«Il n’y a actuellement aucune preuve que le SARS-CoV-2 tire son origine d’un laboratoire», écrivent 21 scientifiques dans la dernière livraison de la revue Cell publiée le 16 septembre et intitulée The origins of SARS-CoV-2 : A critical review. «Il n’y a aucune preuve que les premiers cas avaient un lien avec l’IVW [l’Institut de virologie de Wuhan], contrairement aux liens épidémiologiques clairs avec les marchés d’animaux de Wuhan, ni aucune preuve que l’IVW possédait ou travaillait sur un ancêtre du SRAS-CoV-2 avant la pandémie.»

Parmi les auteurs se trouve la virologue Angela Rasmussen, attachée au Centre de recherche sur les vaccins et les maladies infectieuses de l’Université de Saskatchewan. «La discussion sur les origines du SRAS-CoV-2 est devenue un bourbier toxique de fausses équivalences, écrivait-elle en juin sur son fil Twitter. Peut-être avez-vous entendu dire que les preuves de fuite de laboratoire ont augmenté, mais pas d’origine zoonotique [animale]? Ce n’est pas vrai.»

Depuis juin, de nouvelles «coïncidences dérangeantes» sont apparues, semblant donner du crédit à l’hypothèse d’une fuite de laboratoire. Fin septembre, une Angela Rasmussen exaspérée a partagé sur son fil l’opinion de Peter Jacobs, un scientifique du climat qui fait des liens entre cette théorie et le «climategate». (Des climatosceptiques bien organisés avaient déniché des courriels de climatologues pouvant laisser croire qu’ils étaient impliqués dans un vaste complot visant à faire croire au changement climatique.) Jacobs dénonce les «détectives de l’Internet» qui associent des faits épars pour attaquer le point de vue scientifique dominant.

Un «fait troublant»

Le dernier «fait troublant» sur l’origine du SARS-CoV-2 a en effet été révélé à la mi-septembre par un groupe de détectives de l’Internet appelé DRASTIC (Decentralized Radical Autonomous Search Team Investigating COVID-19), qui prône la théorie de la fuite de laboratoire. Il s’agit d’une demande de subvention déposée par Peter Daszak, le président de la EcoHealth Alliance, une organisation qui fait des recherches sur les maladies infectieuses émergentes. Cette demande de subvention, de 14,2 millions de dollars, a été apparemment soumise au début de 2018 à une agence du département de la Défense des États-Unis, la DARPA. La demande incluait un projet visant à insérer des gènes dans des coronavirus de chauve-souris infectées, afin que ces coronavirus génétiquement manipulés puissent plus facilement infecter les êtres humains. La demande de subvention a été rejetée.

En lisant ceci, un lecteur non averti sera saisi d’effroi. À première vue, il apparaît totalement irresponsable d’accroître le potentiel infectieux de virus mortels. Il s’agit en effet d’une pratique contestée. Mais elle n’a rien de secret : elle est effectuée depuis des années dans plusieurs laboratoires. Sans entrer dans les détails, c’est ce que les scientifiques appellent le «gain-de-fonction».

Des chercheurs estiment que cette stratégie est utile car elle permet de mieux comprendre les épidémies et de faciliter la recherche de vaccins. D’autres chercheurs la dénoncent depuis des années comme étant trop risquée : certains d’entre eux, qui en ont fait le combat de leur vie, ont sauté sur l’occasion que leur offrait la pandémie de Covid-19 pour intensifier leur offensive.

Parmi les partenaires de Peter Daszak qui ont fait la demande de subvention se trouvait Shi Zhengli, la célèbre spécialiste des virus de chauve-souris à l’IVW (l’Institut de virologie de Wuhan). La EcoHealth Alliance de Peter Daszak reçoit des fonds de l’Institut national des allergies et des maladies infectieuses (NIAID) des États-Unis, dirigé par le Dr Anthony Fauci, et collabore aux recherches de l’IVW. Cet été, The Intercept, une publication en ligne spécialisée dans le journalisme d’investigation, avait lui-même obtenu des documents montrant que le NIAID avait bel et bien subventionné des expérimentations à l’IVW pouvant être qualifiées de recherches en gain-de-fonction.

Mais le 9 septembre, The Intercept a publié une mise en garde : les scientifiques qu’il a consultés «ont déclaré de façon unanime que les expériences dans les nouveaux documents ne pouvaient pas avoir directement provoqué la pandémie.» Accusé de mentir par le sénateur républicain Paul Rand, le Dr Anthony Fauci, a répliqué qu’il est «moléculairement impossible» que les expérimentations financées par son organisme aient pu aboutir à créer le SARS-CoV-2.

Quoi qu’il en soit, l’IVW semble bien avoir fait des recherches pour accroître le potentiel pathogène de coronavirus de chauve-souris, grâce, notamment, à des subventions du gouvernement américain. Cela peut paraître scandaleux, mais ce ne l’est peut-être pas du tout. Au contraire, le recours à la pratique du gain-de-fonction avec des coronavirus était probablement très avisé dans un pays qui avait connu l’émergence d’une première épidémie de SARS-CoV en 2002. «L’ironie, c’est que les études en gain-de-fonction ont fourni des informations valables sur la biologie de SARS-CoV-2», note Angela Rasmussen. Il y a matière à débat. Toutefois, puisque ces faits étaient tenus cachés, il n’y a aucun doute qu’ils placent des chercheurs sur la défensive, y compris le Dr Fauci. Il y a eu un manque flagrant de transparence, non seulement en Chine, mais aussi aux États-Unis. Comme toujours, les cachotteries alimentent les pires soupçons.

Deux hypothèses d’une valeur très inégale

Mais au bout du compte, la thèse de la fuite de laboratoire n’est pas plus prouvée et elle reste hautement improbable. Il faudrait avoir la preuve que les chercheurs de l’IVW ont créé le SARS-CoV-2 (absolument rien n’indique qu’ils l’ont fait), ou ont transporté le virus à leur insu depuis des mines ou des cavernes habitées par des chauve-souris infectées, puis qu’ils l’ont propagé à Wuhan encore une fois à leur insu. Ces preuves n’existent pas. Les derniers épisodes ne changent rien au consensus scientifique. Il est vrai que la preuve d’une origine naturelle (et de son éclosion dans les marchés vivants de Wuhan) n’existe pas non plus, mais les deux hypothèses sont loin d’être égales.

Le virologue Kristian Andersen fait valoir qu’il est impossible pour l’instant de prouver ou d’infirmer l’une ou l’autre des hypothèses. «Cependant, bien que les scénarios de laboratoire et naturels soient possibles, ils ne sont pas également probables – la préséance, les données et d’autres preuves favorisent fortement l’émergence naturelle en tant que théorie scientifique hautement probable pour l’émergence du SRAS-CoV-2, tandis que la fuite de laboratoire reste une spéculation hypothétique basée sur des conjectures», expliquait-il au New York Times le 14 juin.

«Sur la base d’analyses détaillées du virus menées à ce jour par des chercheurs du monde entier, il est extrêmement peu probable que le virus ait été conçu. Le scénario dans lequel le virus a été trouvé dans la nature, amené au laboratoire puis libéré accidentellement est tout aussi improbable, sur la base des preuves actuelles. En revanche, la théorie scientifique sur l’émergence naturelle du SRAS-CoV-2 présente un scénario beaucoup plus simple et plus probable. L’émergence du SARS-CoV-2 est très similaire à celle du SARS-CoV-1, y compris son calendrier saisonnier, son emplacement et son association avec la chaîne alimentaire humaine.»

L’hypothèse de la fuite de laboratoire avait été lancée par Donald Trump, ridiculisée, puis reprise le 5 mai par le journaliste Nicholas Wade, un reporter mieux connu pour sa croyance dans une base génétique aux différences ethniques. (Dans son livre A Troublesome Inheritance, il affirme que les Juifs ont une adaptation génétique au capitalisme …) Une citation du prix Nobel David Baltimore, un réputé biologiste, apportait un vernis de crédibilité à sa thèse de la fuite de laboratoire. Un mois plus tard, Baltimore se rétractait, mais le bal était lancé.

De nombreux scientifiques avaient été déçus de voir que l’équipe d’enquête de l’Organisation mondiale de la santé était rentrée bredouille de Chine. Le rapport de l’OMS, publié en novembre 2020, n’apportait aucune réponse satisfaisante sur l’origine de la Covid-19. Il faut dire que la tâche est ardue. L’origine du virus Ebola, qui a été identifié il y a 45 ans, est toujours inconnue. Il a fallu 14 ans avant de relier l’émergence du premier épisode de SARS en 2002-2004 à un virus qui aurait été transmis des chauve-souris aux humains.

Cela dit, la collaboration des autorités chinoises à l’enquête de l’OMS sur l’origine du SARS-CoV-2 avait été pour le moins déficiente. Le 14 mai, 18 scientifiques publiaient une lettre dans la revue Science demandant à l’OMS que les origines de la Covid-19 soient mieux investiguées et d’explorer la piste de la fuite de laboratoire. Au cours des années, des fuites de divers virus sont déjà survenues dans différents laboratoires. Le 26 mai, le président Joe Biden demandait à ses services de renseignement de creuser cette piste. Plusieurs journalistes ont conclu qu’elle gagnait en crédibilité. Le 3 juin, la revue Vanity Fair y consacrait un reportage choc .

«Pourtant, derrière la clameur, peu de choses ont changé, prévient la revue Science dans un long article publié le 2 septembre. Aucune étude n’a apporté de nouvelle révélation. Dans leur rapport très attendu, remis à Biden le 24 août, les services de renseignement américain n’aboutissent à aucune conclusion définitive, mais ils penchent vers la thèse d’une origine naturelle.»

Le biologiste Michael Worobey, qui avait signé la lettre collective publiée dans Science le 14 mai demandant une enquête sur la piste de la fuite de laboratoire, a dit après coup que cette lettre avait probablement fait plus de tort que de bien. Le microbiologiste David Relman, principal auteur de la lettre, a tenu à préciser son opinion : «Je ne suis pas en train de dire que je crois que le virus vient d’un laboratoire», a-t-il dit à Nature . «Je crois vraiment que la séquence génétique du SARS-CoV-2 indique un événement d’origine naturelle et provenant de la vie sauvage», a de son côté déclaré le virologue Ralph Baric, un troisième signataire de la lettre.

Un supposé «mystère»

Les partisans de la théorie de la fuite de laboratoire font grand cas d’un incident survenu en 2012 dans une mine de cuivre de la province de Yunnan, note l’article de Science du 2 septembre. Six mineurs sont tombés malades après avoir enlevé des excréments de chauve-souris. Trois sont morts. Les «détectives» de DRASTIC suggèrent qu’ils ont été infectés par un coronavirus. Selon eux, le virus était un SARS-CoV-2, ou l’est devenu après des manipulations génétiques.

La virologue Shi et ses collègues se sont rendus à plusieurs reprises dans cette mine et ont analysé les chauve-souris. Ils ont identifié neuf nouveaux virus reliés au SARS. L’un d’eux, le RaTG13, est à 96,2% génétiquement identique au SARS-CoV-2. Shi affirme que son laboratoire a analysé le sang des mineurs et n’a trouvé aucune trace de coronavirus ou d’anticorps. Les «détectives» de DRASTIC sèment le doute et suggèrent que les preuves ont été détruites parce qu’elles auraient prouvé les liens entre le SARS-CoV-2 et la mine de cuivre. Mais pourquoi les scientifiques auraient-ils voulu cacher ces liens? demande Linfa Wang, un virologue de Singapour qui a longtemps collaboré avec Shi. «Nous voulions prouver qu’un coronavirus avait causé des morts, dit-il. Si nous prouvions qu’un autre virus de type SARS était présent chez des humains en Chine, cela aurait été scientifiquement brillant. Ça aurait mené à un article dans Science ou Nature. Aucun scientifique ne voudrait attendre avant de publier une telle nouvelle». Alors, pourquoi cette accusation de camouflage? Parce que les scientifiques n’auraient pas voulu révéler la vraie nature de la «mystérieuse» maladie dont seraient morts les mineurs? Ah, les fameux mystères, grands ingrédients des pires complots….

Toujours selon les partisans de la fuite de laboratoire, un ou des chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan qui avaient participé aux recherches dans la mine de cuivre auraient donc contracté le SARS-CoV-2, puis auraient rapporté le virus à Wuhan, ce qui aurait déclenché la pandémie. Mais pourquoi le nouveau coronavirus aurait-il spécifiquement infecté ces chercheurs? demande le virologiste Robert Garry, de l’Université Tulane. Par quel formidable hasard les aurait-il infectés, eux, plutôt que d’autres habitants du Yunnan, ou plutôt que des animaux dans les environs? «Il y a des centaines de millions de personnes qui entrent en contact avec la vie sauvage», souligne Garry.

De retour au laboratoire de Wuhan, le ou les chercheurs malencontreusement infectés auraient ensuite propagé le virus. Mais on sait que les premières éclosions sont survenues dans les marchés de Wuhan, à sept kilomètres de l’IVW. Encore une fois, par le plus grand des hasards, c’est dans ces marchés que le ou les pauvres chercheurs auraient propagé le virus. «Pas dans un seul marché, mais dans différents marchés, souligne Garry. Cela ne peut être exclu, mais alors pourquoi dans ces marchés? Pourquoi pas dans une partie de soccer ou dans un concert ou dans une centaine d’autres lieux?» Cela fait décidément une suite bien étrange de hasards.

Enfin, le Wall Street Journal a cité un rapport des services de renseignement selon lequel trois chercheurs de l’IVW seraient tombés malades de la Covid en novembre 2019, avant que l’épidémie soit constatée. Le rapport affirmait qu’ils avaient des «symptômes correspondant à la COVID-19 et à une maladie saisonnière commune». Rien de bien percutant : les symptômes de la Covid, de la grippe et même du rhume commun peuvent en effet se ressembler. Rien ne montre que ces trois chercheurs avaient contracté la Covid plutôt que la grippe ou un autre virus. Il n’y a aucune information sur ce qui leur est advenu. Leurs noms sont inconnus.

Quant à la possibilité que le RaTG13 détecté dans la mine de cuivre du Yunnan soit à l’origine du SARS-CoV-2 – une piste ardemment défendue par les fameux «détectives» de DRASTIC – elle est battue en brèche par les 21 scientifiques qui signent l’article sur l’origine de la Covid-19 dans la livraison de septembre de la revue Cell: «Bien que le RaTG13, échantillonné sur une chauve-souris Rhinolophus affinis dans le Yunnan, présente la similitude génétique moyenne la plus élevée avec le SARS-CoV-2, un historique de recombinaison montre que trois autres virus de chauve-souris – RmYN02, RpYN06 et PrC31 – sont plus proches du génome du virus […] et partagent donc un ancêtre commun plus récent avec le SARS-CoV-2. Aucun de ces trois virus plus proches n’a été collecté par l’IVW et tous ont été séquencés après le début de la pandémie. Collectivement, ces données démontrent au-delà de tout doute raisonnable que le RaTG13 n’est pas le géniteur du SRAS-CoV-2, avec ou sans manipulation en laboratoire ou mutagenèse expérimentale.»

L’origine naturelle fait consensus

«Le commerce d’animaux susceptibles de contracter les coronavirus des chauve-souris est vraisemblablement la cause de la pandémie de Covid-19», concluent des chercheurs pour la énième fois dans la livraison de Science du 27 août, reflétant ainsi le consensus scientifique. Une autre étude publiée en juin confirme que des dizaines de milliers d’animaux de 38 espèces différentes, la plupart d’entre eux vivants, ont été observés dans les marchés de Wuhan entre mai 2017 et novembre 2019. Le biologiste Worobey dit que cette étude a joué un rôle clé dans sa réflexion, l’amenant à changer d’idée et à accorder peu d’importance à l’hypothèse de la fuite de laboratoire, qu’il avait pourtant suggéré d’explorer avec 17 autres scientifiques. Selon lui, le nouveau coronavirus a probablement fait des aller-retours entre les animaux et les humains, dans une funeste partie de ping pong, si bien qu’il a fini par bien s’adapter aux humains.

Il peut être excitant de s’attaquer à un consensus, de bousculer les idées reçues et de déboulonner les certitudes. Je me suis moi-même prêté à cet exercice en écrivant des articles citant des scientifiques alors minoritaires qui alertaient l’opinion sur l’importance des aérosols, de la transmission aérienne du coronavirus et donc de la ventilation des lieux fermés, et ce à l’encontre du discours officiel tout axé sur la propagation par gouttelettes à moins de deux mètres. Imaginons qu’on apprenne un jour que la pandémie a été provoquée par un virus fabriqué en secret dans un laboratoire chinois avec des subventions américaines. Ce serait le plus grand scandale de tous les temps. Ceux qui le feraient éclater mériteraient qu’on leur donne le prix Pulitzer, s’il s’agit de journalistes, ou le prix Nobel, s’il s’agit de scientifiques, ou qu’on leur érige des statues.

Peu de scientifiques ou de journalistes osent encore prôner cette théorie. Celle d’un accident de laboratoire, elle, a le vent dans les voiles. Mais si la pandémie est le résultat d’un accident, il aura fallu la complicité de bien des gens pour le camoufler. Comme le dit l’adage, les affirmations extraordinaires exigent des preuves extraordinaires. Certains ont décidé de les chercher. Ils finiront peut-être par les trouver. En attendant, on peut se demander s’il n’est pas beaucoup plus utile et prometteur d’explorer à fond les nombreuses pistes de l’origine naturelle. C’est dans ce champ d’investigation que sont soulevées des hypothèses qui, si elles se confirmaient, provoqueraient une prise de conscience universelle sur nos relations destructrices avec la nature et en particulier avec le monde animal. Elles finiraient peut-être par nous convaincre de l’énorme danger que font courir à l’humanité la destruction de l’environnement, les élevages industriels et l’exploitation éhontée des animaux pour leur fourrure. À suivre.