« Ici, la tombe récente qu’on voit, c’était une personne très connue dans la communauté. Une personne qui n’avait pas réussi à extirper sa souffrance, ce viol de l’esprit, ce viol de l’âme, un viol physique, sexuel. Il a bu, il a consommé de l’alcool, et son souhait c’était la crémation. Ils ont eu de la misère avec le curé parce que les gens avaient négligé de l’amener à l’église. (…) Il y a encore cette idée de refuser les gens qui n’ont pas adhéré à la religion. Il n’y a pas très longtemps aussi, on refusait les personnes qui se suicidaient ou les personnes qui étaient un peu trop alcooliques. Ce n’était pas honorable, ce n’était pas une image à laisser au cimetière commun. Nous avons eu des personnes comme ça, des individus qui ont été proscrits parce qu’ils ne répondaient pas à un système religieux établi par les hommes. Alors il y a des aînés, des anciens qui n’ont pas adhéré à la religion, et qui ont été enterrés à une autre place. »

C’est Charles Coocoo qui me reçoit. Engagé dans le combat pour la renaissance autochtone, contre la désespérance, contre le suicide. Bénévole social, comme il se dit lui-même. Leader spirituel, comme plusieurs le présentent chez les Premières nations. Penseur inspirant pour moi. Nous sommes en mars 2009. Ses propos sont toujours d’une douloureuse actualité.

Entre 1955 et 1974, comme partout au Canada, les enfants et les jeunes de Wemotaci ont été enlevés à leur famille et envoyés au pensionnat, loin de leur communauté. Comme les autres, Charles a été pensionnaire, d’abord à St-Marc de Figuery en Abitibi, puis à Pointe-Bleue au Lac-St-Jean. De 6 ans à 18 ans. Coupé de sa famille, de sa langue, de sa spiritualité. Dépossédé de son univers. Aujourd’hui, du primaire à la fin du secondaire, les enfants demeurent à Wemotaci. Mais la blessure saigne encore.

Comment guérir d’une telle dépossession?

« Dieu nous a violés. (…) Quand je parle de cela, ce n’est pas seulement Charles qui parle. C’est aussi Robert le défunt, c’est aussi Jean le défunt. Ce sont des jeunes que j’ai côtoyés dans les pensionnats, qui parlent à travers moi. Quand on m’a demandé de prendre la parole à un grand rassemblement en Belgique, où les poètes devaient lire leur poésie, quand on m’a présenté, il s’est passé un évènement naturel. Non prémédité. Devant le public, la première phrase que j’ai dite, c’est : “ Dieu nous a violés ”. Je n’ai pas dit cela par méchanceté. Ces gens, les jeunes que j’ai connus dans les pensionnats et qui se sont suicidés à cause de ce qu’ils ont vécu, ce sont eux qui disaient que Dieu, le bon Dieu nous a violés.
Quelques instants après, je me suis secoué et j’ai expliqué que les missionnaires, pour les aînés, c’étaient les représentants directs du bon Dieu. Quand, au retour des pensionnats, leurs enfants ont commencé à exprimer ce qu’ils avaient vécu, les aînés ont refusé d’entendre, ils ont pris position pour Dieu, pour l’Église. Ils ont renié leurs enfants en disant de ne pas dire des choses comme ça, de ne pas accuser les missionnaires, les curés. Le fossé était grand, le fossé de la politique des pensionnats du fédéral et des Églises. La chirurgie de l’assimilation. Ne pas avoir de problème indien. Et nous savons pourquoi, c’est aussi une question de territoire, de ressources, de domination. »

Plus tôt, Charles m’a montré un endroit, au bord du Saint-Maurice. « Quelque part là, juste au tournant de la rivière. On voit là-bas des trembles et quelques épinettes. Il y avait un terrain sablonneux et c’est là qu’ont été enterrés les récalcitrants, les gens qui n’ont pas adhéré à la religion. Et on les a oubliés, on ne les a pas intégrés dans la mémoire collective, probablement parce que c’était atroce au niveau moral de garder ce souvenir des gens qui n’ont pas adhéré à la religion. On les a reniés. (…) Quand les missionnaires sont arrivés, il y a eu la résistance des aînés, des personnes qui avaient la connaissance, le savoir, des personnes très considérées, la mémoire de la nation. Les missionnaires ont eu beaucoup de difficultés avec ces aînés, parce qu’ils avaient énormément d’influence. Selon ce que papa m’a raconté, il y a eu un complot et ces aînés-là ont été assassinés. L’initiative venait des missionnaires et les personnes les plus converties étaient les exécuteurs. C’est arrivé dans les années 1840-50. Ils ont été enterrés du côté de l’ouest, du côté de la rivière, et j’ai eu l’occasion d’apercevoir quelques ossements, quand la rivière a commencé à faire ses ravages, en emportant de la terre à chaque année. Il doit y avoir une douzaine de personnes qui ont été enterrées là. C’était la dernière résistance. (…)

Pour les aînés, la rencontre a été brutale; ils ont été désarçonnés.

La culture religieuse était provocatrice, oppresseuse. (…) Cet oppresseur a écrasé le recours aux aînés pour exprimer l’essence, et les cérémonies, les rituels, la médecine qu’ils avaient. Et c’est sur le petit et le jeune homme que le travail a été fait. Et c’est sur l’enfant que l’oppression sexuelle a été la plus répercutante. Ça, c’est une méthode de l’oppresseur, de violer l’esprit. Pour violer l’âme, pour violer l’humain. La politique des pensionnats du gouvernement fédéral et de l’Église disait “ tuer l’enfant, tuer l’esprit dans le corps de l’enfant ”. Autrement dit, tuer l’Indien chez l’enfant. (…) C’est ça la force du colonialisme religieux. »

« Dans les années 70-75, quand j’ai repris mes esprits, j’ai cherché à me reconnecter avec la spiritualité des ancêtres. Des aînés m’ont dit que les activités de guérison commencent par l’esprit et qu’ensuite seulement, on va au niveau physique. Aujourd’hui, les thérapies sont plus au niveau physique, c’est-à-dire émotionnel, du domaine de la psychologie. Alors que la guérison de l’esprit se fait avec des exercices du domaine des chasseurs.

Nous sommes un peuple de la nature, un peuple de la forêt. En atikamekw, pour “ forêt ”, on dit “ notcimik ”, “ d’où je viens ”. La connaissance de notre peuple, c’est une connaissance vécue, en contact, expérimentée. Une qualité priorisée, c’est l’observation. Pas la fixation, mais un regard global, holistique. L’autre qualité, c’est l’écoute. La dernière qualité, l’expérimentation. Ce sont les qualités développées par le peuple de la forêt, de la nature. L’observation : voir ce qu’enseigne la nature où nous avons des frères, les animaux, les humains animaux qui ont une ancienne connaissance. L’écoute : entendre le murmure sacré et sentir toute l’importance de la nature. Se souvenir que l’oreille est aussi la porte de l’âme, de l’esprit. L’exercice de l’écoute, entendre cette expression de l’être humain, le cœur, l’enseignement du bon cœur. L’expérimentation : intégrer dans ton être ce que tu as acquis de ces exercices.

On fait connaissance avec le sacré à travers nos jeûnes, seul dans la forêt. Le sacré vient à notre rencontre et souvent, il prend la forme d’un animal et cet animal devient notre conseiller spirituel. Il prend forme de l’image de l’animal pour que nous puissions l’appeler. Souvent, l’enseignement du sacré ne vient pas de l’homme, il provient de l’animal, de la nature. Il est un peu prétentieux de structurer la société en disant que le chef de l’Église a le monopole du sacré.

Le sacré, on peut le respirer, on peut l’entendre, et on peut le voir.

C’est l’immobilité contemplative, qui rappelle la philosophie de Lao-Tseu. Dans sa vision, le chasseur devient arbre, rivière. Dans la forêt, il a cartographié mentalement la forêt; c’est une carte des relations du domaine de l’esprit. Le chant vient le soir après la chasse, à la gloire de l’animal. Le tambour modifiait l’état de conscience des personnes, amplifiait les facultés de rencontre avec la nature, de savoir dans quelle direction envoyer les chasseurs. La tente tremblante avait la même fonction de chercher la nourriture. Le dialogue s’amorçait et les animaux consentaient à nourrir les humains. »

Après toutes ces années, Charles Coocoo poursuit avec son épouse Irène son cheminement spirituel, le « cheminement du bon cœur ». « La question de Dieu ne fait pas partie de mes recherches. Le sacré que les ancêtres ont exprimé est suffisant pour mes convictions. Le sacré, c’est le souffle, c’est le murmure, c’est la communion avec la Terre. Tout ce qui vit sur la Terre participe au Manitou, qui n’est pas un esprit extérieur. C’est une essence qui n’a pas une identité personnalisée. C’est une énergie qui permet d’être responsable. Une responsabilité de soi qui amène à s’ouvrir à une dimension plus globale, en lien avec la nature. »

Propos recueillis par Micheline Marier