Disons-le tout de suite : c’est la loi 101 qui a sauvé la langue française au Québec. Avant son adoption, en effet, le pouvoir était avec l’anglais. Bien souvent, pour avoir un bon emploi ou pour avoir de meilleures conditions de travail, une personne se devait d’être capable de communiquer avec son employeur, unilingue anglophone. Ce n’est ici qu’un exemple. Mais toujours est-il que beaucoup de francophones avaient la conviction qu’il était impossible d’aspirer au bonheur en français. La loi 101 leur a donné cette possibilité, en leur octroyant le droit absolu de communiquer en français, et en remettant le français à l’honneur partout.

Aujourd’hui, après plus de 40 ans, la situation a évidemment énormément changé. L’anglais n’est plus seulement la langue du patronat et du pouvoir. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, le peuple a accès à la lingua franca, cette langue qu’on appelait jadis universelle, et qui permet de communiquer avec les gens qui ne parlent pas la même langue que nous. Pour les jeunes, l’anglais est aussi la langue du divertissement, des jeux vidéos, des animes qu’on peut visionner dans leur version originale japonaise avec des sous-titres anglais. Qu’on le veuille ou non, qu’on aime ça ou non, l’anglais fait maintenant partie du quotidien de nombreuses personnes, voire de leur identité.

Que faire, donc, pour ne pas que cette langue ultrapuissante supplante le français? Les lois sont évidemment encore d’actualité. Il s’agit de s’assurer de bien encadrer les rapports de force, afin que les francophones puissent toujours vivre leur quotidien en français.

Mais si on veut vraiment maintenir le français au Québec, il faudra tâcher de mieux comprendre l’attitude linguistique des nouvelles générations.

Elles se font dire que le français est en danger, que le français doit être protégé, elles se font reprocher d’utiliser l’anglais (alors que c’est une matière obligatoire à l’école, n’est-ce pas un peu contradictoire?). L’image que ces nouvelles générations ont du français, ce sont les règles de grammaire, les concours de dictée, le stylo rouge sur leurs copies. Ce sont les critiques qu’elles se font faire parce que tel ou tel mot n’est « pas le bon », parce que telle forme est un anglicisme.

J’ai lu à plusieurs reprises des commentaires reprochant aux jeunes générations de ne pas être fières de leur langue, de ne pas l’aimer, de ne pas en être le porte-étendard. Comme si on pouvait imposer la fierté et l’amour. Comme si tout le monde avait envie d’être le porte-étendard d’une langue. Peut-on ne pas avoir envie d’être le porte-étendard d’une langue? Peut-on souhaiter, simplement… être?

Si tous les commentaires qu’une personne se fait faire au sujet de sa langue sont négatifs, si la seule chose qu’elle voit, c’est à quel point elle est compliquée, bourrée d’exceptions, d’illogismes et de manque de cohérence, et que sa manière à elle de l’utiliser met la langue en danger, comment peut-on s’imaginer que cette personne développe de la fierté et de l’amour pour cette langue? Comment peut-on reprocher aux jeunes générations d’en avoir ras-le-bol? J’ai 45 ans, je suis linguiste spécialisée sur le français, et j’en ai moi-même ras-le-bol!

Pour que les nouvelles générations puissent aspirer au bonheur en français, au lieu de critiquer, il faudrait valoriser.

Pas seulement valoriser la langue qu’on associe à la Bonne Langue Française, valoriser toutes les variations du français.

Mais il faudrait aussi, et surtout, comprendre que chaque personne a le droit d’avoir sa propre attitude par rapport au français. On ne peut pas imposer une attitude linguistique. On ne peut pas ordonner aux gens d’être fiers de leur langue et de l’aimer plus qu’une autre. Il y a des gens qui, honnêtement, s’en foutent un peu des langues. Ils n’y réfléchissent pas trop et ils ont bien le droit de ne pas trop y réfléchir.

La loi 101 permet un minimum de protection, mais comme nous ne sommes pas dans un pays totalitaire, il y a une limite à ce qu’une loi peut faire sur la langue des gens. Et c’est tant mieux!

En bout de ligne, ce qui fait une langue, ce sont les gens qui la parlent. Et pour continuer à la parler, ces gens doivent en avoir envie. Ce n’est donc pas tant une compétition entre le français et l’anglais, c’est plus une compétition d’attitudes linguistiques. Si l’on veut vraiment protéger le français au Québec, il faut donc, certes, des lois, mais aussi une prise de conscience : si les jeunes ne se reconnaissent plus dans cette langue, ils vont la yeet, tout simplement.