Ces affirmations, aucunement appuyées par des éléments de preuve, s’inscrivent dans une tendance historique récurrente, qui en dit plus long sur le pouvoir de la police que sur les mouvements antiracistes eux-mêmes.

Partout dans les médias, au cours des derniers mois, on a pu voir et entendre une grande quantité de contenus au sujet de ces policiers « craintifs ». À Radio-Canada, un criminologue de l’Université de Montréal affirmait que les policiers ont souvent peur d’interpeller des jeunes racisés, même lorsqu’ils aperçoivent une poignée de fusil au-dessus de la taille de leur pantalon. La semaine dernière, non seulement Le Devoir mais aussi le Journal de Montréal ont publié des articles sur le soi-disant phénomène de l’underpolicing ou « désengagement policier ». C’est dans le contexte des manifestations généralisées et face à une population de plus en plus critique de la police, qu’un policier à la retraite, cité dans Le Devoir, affirme que les agents de police « ne mettront pas leur vie, leur carrière, leur famille en péril (…) Ces gens-là en font de moins en moins ». Ces déclarations furent traitées comme étant factuelles, même si aucune donnée ni preuve n’avait été avancée pour les soutenir.

Ce n’est pas la première fois que la police utilise de tels discours pour répondre aux mouvements sociaux qui remettent en question la légitimité de leur institution.

En 1987, le meurtre d’Anthony Griffin déclencha des manifestations sans précédent à Montréal. Peu après, la Fraternité des policiers affirmait que leurs agents avaient perdu leur confiance en eux, ce qui mettait la ville entière en péril. « Lorsque la police ne se sent pas en sécurité » disait le président de la Fraternité, « c’est le système entier qui est malade » (Montreal Gazette, 5 mars 1988).

Avec du recul, on sait que ces arguments étaient totalement sans fondement. Plutôt que de marcher sur des œufs par peur de paraître raciste, la police est passée à l’offensive. En 1989, on a créé la première escouade pour lutter contre les gangs de rue – une escouade qui cibla presque exclusivement les jeunes Haïtiens lors de sa première année d’opération. Lorsque la taille de l’escouade fut doublée en 1990, la police annonça que maintenant, elle allait « faire aux Jamaïcains ce qu’on a fait aux Haïtiens » (Montreal Gazette, 17 novembre 1990).

En fait, cette période fut la plus meurtrière de l’histoire de Montréal en ce qui concerne les hommes noirs tués par des policiers. Supposément craintifs d’intervenir, entre 1990 et 1993 il est bien documenté que les agents de police ont tué au moins trois hommes noirs et il est allégué qu’ils en ont tué deux autres. Si ces évènements réfutent clairement le discours de la Fraternité des policiers, cela n’a pas freiné ses déclarations publiques. En 1993, son président affirmait que les dirigeants de la police indiquaient à leurs troupes de « fermer les yeux » lorsqu’une personne racisée commet un acte criminel (L’Actualtié, 15 mars 1993).

En 2008, une nouvelle vague de manifestations surgit suite à la mise à mort de Fredy Villanueva par le SPVM. Même si le meurtrier de ce jeune de 18 ans ne fut jamais sanctionné, mais plutôt promu à l’escouade tactique (SWAT) en 2013, les mêmes déclarations au sujet des craintes policières ont circulé. À l’époque, un criminologue de l’Université de Montréal affirmait que les policiers ont peur, « et quand tu as peur, tu n’entres pas en relation avec les jeunes [racisés] de la même façon ». Le Journal de Montréal, utilisant la même expression en 2008 que la semaine dernière, soutenait pour sa part que l’underpolicing se répandait à travers la ville. Selon le journal, la police préférait « fermer les yeux plutôt que de se placer dans une situation risquant de leur apporter des problèmes. » (*Journal de Montréal, 6 octobre 2008)

Encore une fois, avec du recul, il est possible de vérifier et de réfuter ces déclarations. Un rapport publié en 2019 démontre qu’entre 2014 et 2017, les agents de police étaient 4 fois plus susceptibles d’interpeller une personne noire ou autochtone qu’une personne blanche, et que le nombre d’interpellations a augmenté de 143% lors de cette période. La police a aussi tué six personnes racisées entre 2012 et 2020. Effectivement, le mouvement pour définancer la police et le soutien du public pour celui-ci n’existeraient pas si la police était réellement réticente à l’interpellation et la violence envers les Montréalais racisés.

Les propos récents au sujet de l’underpolicing s’inscrivent dans une tendance historique cyclique. À plusieurs reprises, des mouvements pour mettre fin à la violence policière et au racisme émergent, et la police et les médias affirment, sans preuve à l’appui, que la police a peur d’intervenir et que nous sommes tous en danger.

Autrement dit, ces déclarations représentent une forme de contrecoup médiatique, provoqué par la simple possibilité de réformes qui réduiraient les cas de racisme et de violence, tels que le ferait le définancement de la police et le réinvestissement dans des programmes communautaires.

Il est peut-être temps que les médias reconnaissent ces propos pour ce qu’ils sont : un refus de faire face au racisme et à la violence, et donc un investissement institutionnel dans ces fléaux, contre lesquels les communautés luttent depuis des décennies.