En ce 8 mars, Valérie Plante-Lévesque, de Rouyn-Noranda, est fébrile. Elle publie son premier article sur Wikipédia. Celui-ci porte sur la chercheuse de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) Suzie Basile : la première Atikamekw à obtenir un doctorat et qui est titulaire de la Chaire de recherche sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones. «En voyant la liste de texte à créer sur la page du projet Croissant boréal, j’ai vu son nom et je me suis dit : «c’est incroyable qu’elle n’ait pas de page!»», raconte-t-elle.

Valérie Plante-Lévesque

Comme Valérie Plante-Lévesque, de plus en plus de wikipédiens et wikipédiennes sont animés à faire profiter leur fibre féministe à Wikipédia.

En octobre 2014, seulement 15,53% des biographies sur la version anglophone portaient sur des femmes.

Devant ce constat, un groupe de contributeurs et contributrices ont créé en 2015 le projet Women in Red afin de stimuler la création de biographies de femmes notoires et ainsi changer leur nom en rouge (lorsqu’un article est inexistant) en bleu. Un an plus tard, une contributrice de Genève prend la balle au bond et crée le projet Les sans pagEs, dans le but de lutter contre les déséquilibres de genre sur la version francophone de Wikipédia.

Mobilisation wikipédienne

Même en temps de pandémie, la communauté continue de se mobiliser. Par exemple, du 11 au 14 mars, La Casermate, un centre de culture scientifique de Grenoble organise une journée de contribution, un Editathon Wikipédia, pour créer ou améliorer des pages qui concernent les femmes dans le domaine de l’intelligence artificielle et des sciences de la Terre.

Également, pour sa huitième campagne annuelle, la communauté Art+Feminism organise près d’une centaine de blitz d’écriture partout dans le monde. La Montréalaise Amber Berson s’implique dans le projet depuis ses débuts. «Quand ç’a commencé, on avait une trentaine d’événements. On ne pensait pas que ça allait se poursuivre très longtemps, mais ç’a grandi, grandi, grandi, …». En effet, en 2020, plus de 18 000 personnes avaient créé ou amélioré autour de 84 000 articles Wikipédia dans 1260 événements Art+Feminism à travers le monde. «Moi, ce qui me motive, c’est la possibilité de créer du contenu féminisme sur une plateforme connue qui en manque et former des contributrices», affirme-t-elle.

Recruter des contributrices

Selon la présidente de Wikimédia Canada, Lëa-Kim Châteauneuf, améliorer la quantité de contenus féminins sur Wikipédia passe inévitablement par le recrutement de contributrices. «Selon les données et les lieux, on évalue à 10% ou 20 % maximum de contributions de femmes. Le portrait des wikipédiens est majoritairement homme, jeune, blanc avec un certain niveau d’éducation et un certain salaire, ce qui fait que ces gens-là ont plus de temps de disponible. Comme c’est du bénévolat, ce n’est pas tout le monde qui peut se permettre ça», indique-t-elle.

Mais le recrutement de rédactrices n’a pas pour unique but la création de contenus. Il est aussi nécessaire afin que les femmes aient leur voix dans les discussions sur la pertinence des articles et la mise en place des règles de l’encyclopédie universelle. Une plus grande représentativité féminine aurait peut-être pu, par exemple, éviter l’absence d’une page sur la scientifique Donna Strickland, au moment où elle a remporté un prix Nobel de physique en 2018.

Une page Wikipédia en son nom avait été publiée avant qu’elle ne gagne un Nobel, mais elle avait été supprimée notamment parce qu’elle ne répondait pas, semble-t-il, au critère de notoriété de l’encyclopédie – critère qui demande «une couverture significative du sujet par des sources fiables et que «cette couverture significative porte au moins sur deux ans pour éviter les notoriétés «feu de paille».

«Ce qui avait beaucoup été discuté, c’est que si elle avait été un homme, probablement que le traitement n’aurait pas été le même. Son nom aurait probablement apparu comme autrice principale dans différents articles, ainsi il y aurait eu plus d’articles écrits sur elle», souligne Lëa-Kim Châteauneuf. Donna Strickland a donc finalement «gagné» son droit à réapparaître sur Wikipédia une fois qu’elle a reçu le prix Nobel.

Des pages à créer

À titre de présidente de Wikimédia Canada, Lëa-Kim Châteauneuf ne veut pas que les potentielles contributrices se laissent intimider par ce genre de saga. Actuellement, les pages québécoises arborant le sceau de texte de qualité concernent surtout le hockey, les curés et les municipalités et la communauté doit se mettre au travail. «Vaut mieux se lancer avec une page, quitte à prendre le risque qu’elle soit mise en danger ou supprimée, pour pouvoir documenter et ouvrir la discussion», souligne-t-elle.

Dans tous les cas, nombreuses sont les femmes notoires à n’avoir qu’une page sommaire ou absente. Selon Valérie Plante-Lévesque, la mise en valeur des scientifiques québécoises serait à travailler. «J’ai réalisé à quel point c’était une LACUNE IN-CROY-ABLE au Québec. Par exemple, la page de Christiane Ayotte, qui est directrice du Laboratoire de contrôle du dopage sportif, est presque vide!», s’insurge-t-elle.

La journaliste et entrepreneure de Toronto, Takara Small, souhaite quant à elle sensibiliser les jeunes à créer et améliorer la représentativité des femmes noires sur Wikipédia. Avec son organisme Venture Kids qui initie les jeunes de familles défavorisées au codage informatique, un atelier d’initiation à Wikipédia sera organisé le 27 mars prochain. Le résultat attendu est ni plus ni moins qu’une page sur Vanessa Craft, ancienne rédactrice en chef de Elle Canada devenue directrice de contenu chez Tik Tok.

«On souhaite avoir de l’impact au-delà du mois de la Journée internationale des femmes et faire connaître plus de femmes et gens de couleur du Canada qui ont fait une différence dans le monde technologique, pour aussi inspirer les jeunes des prochaines générations», espère Takara Small.

Des pages Wikiféministes à découvrir
Donalda Charron : et syndicaliste gatinoise qui a lutté pour les droits des femmes allumettières et première femme présidente d’un syndicat au Canada.
Éva Circé-Côté : journaliste, écrivaine et bibliothécaire québécoise, aussi connue pour son militantisme en faveur de l’éducation, contre l’ingérence du clergé dans la politique et pour l’émancipation des femmes.
Une femme (page pastiche) : la date de naissance d’une femme n’est pas connue avec certitude, mais il est certain qu’elle est déjà un homme préhistorique. À cette époque au moins, il semble que la «place d’une femme (soit) à la chasse».