En 2009, un ambitieux projet d’usine de biométhanisation voit le jour au Bas-Saint-Laurent. Pour le mener, la Société d’économie mixte d’énergie renouvelable de la région de Rivière-du-Loup (SÉMER) est créée, résultat d’un partenariat 80 % public (40 % Ville de Rivière-du-Loup, 40 % MRC de Rivière-du-Loup) et 20 % privé (Terix-Envirogaz). Objectif : détourner les matières organiques des résident.es et des entreprises de l’enfouissement pour en extraire du gaz naturel (méthane), et ainsi réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Au tout début, la SÉMER veut produire du biogaz comprimé. Mais elle décide rapidement de se tourner vers le gaz naturel liquéfié (GNL), beaucoup plus difficile à produire, car gourmand en énergie, dans le but d’alimenter la Route bleue d’Énergir (alors Gaz Métro), un projet de transport de marchandises par camions alimentés aux GNL. Les plans sont alors revus : l’usine sera deux fois plus grosse que prévu, sa construction coûtera 27,6 millions $, payés principalement par les gouvernements du Québec et du Canada.

Mise en opération en 2015 à Cacouna, c’est la «première usine du genre en Amérique du Nord» selon Terix-Envirogaz, qui a l’ambition d’y développer sa technologie avant de conquérir le marché américain. Mais les problèmes techniques s’accumulent, la quantité de déchets récupérables s’avère surestimée, et le client potentiel Énergir abandonne son projet de Route bleue…

La SÉMER retourne alors sa veste et revient à sa première idée, produire du gaz naturel compressé. En 2019, un contrat d’une valeur potentielle de 2,5 millions $ par an est signé, toujours avec Énergir. La compression du gaz pourrait commencer à l’été 2021… après une nouvelle conversion de l’usine, estimée à 2,3 millions $, pour laquelle la SÉMER attend une nouvelle subvention du gouvernement du Québec…

Malgré tout l’argent public qui pleut sur elle, la SÉMER n’a donc toujours pas vendu de gaz naturel.

Des questions dérangeantes

Maire du village de Saint-Paul-de-la-Croix de 2017 à 2020 avant de démissionner pour des raisons de santé, Simon Périard est devenu le principal critique de la SÉMER.

Il dénonce la profonde opacité autour de ce coûteux projet :

«Lorsque j’ai tenté d’assumer mon rôle d’élu qui était de comprendre ce qui se passait à la SÉMER, d’avoir accès aux déficits qui semblaient hors de contrôle et de poser des questions, je me faisais constamment claquer la porte au nez… par un élu.»

L’élu en question, c’est Michel Lagacé, qui est à la fois président du conseil d’administration de la SÉMER et préfet de la MRC de Rivière-du-Loup depuis près de 20 ans.

Les déficits de la SÉMER font jaser : ils avaient atteint 5,2 millions $ fin 2017. Depuis, silence radio. L’organisme ne veut plus divulguer ses états financiers, car cela nuirait aux intérêts de Terix-Envirogaz : ses compétiteurs pourraient alors savoir combien les entreprises privées paient pour utiliser les services de l’usine. On estime qu’aujourd’hui, à raison de 100 000 $ de déficit par mois, le trou pourrait dépasser les 8 millions $.

Selon M. Périard, la société veut surtout taire qu’il existe une «iniquité envers ses deux types de clientèles» en cachant ses états financiers. En clair, les clients privés obtiendraient un meilleur prix que les clients publics, qui se voient imposer un tarif non négociable.

Les clients publics, ce sont les municipalités de la MRC de Rivière-du-Loup et de quatre autres MRC du Bas-Saint-Laurent – donc, in fine, les citoyens et citoyennes. Dans le passé, leurs déchets leur étaient facturés au poids, ce qui revenait à «3 à 4 $ par tête de pipe», selon le préfet de la MRC des Basques, Bertin Denis. La SÉMER a considérablement haussé ses tarifs et fait maintenant payer 12 $ par résident.

Les élus de la MRC des Basques ont demandé à voir les états financiers de la SÉMER, afin de vérifier « que le coût chargé était justifié » d’après M. Denis. Même demande de la part du député indépendant (ex-CAQ) de Rivière-du-Loup-Témiscouata, Denis Tardif. Peine perdue. La Commission d’accès à l’information a donné raison à la SÉMER, qui peut garder ses chiffres secrets pour protéger l’actionnaire privé.

Impossible d’en apprendre plus de la bouche d’un Michel Lagacé visiblement irrité. «Au nombre d’entrevues que j’ai données sur la SÉMER, je ne sais pas ce que vous n’avez pas lu», lance-t-il au téléphone, avant de réaffirmer croire en la formule public-privé.

Concernant le tarif, M. Lagacé le juge compétitif puisque les autres usines de biométhanisation font payer autour de 20 $ par citoyen. Cela est toutefois nettement plus cher que le compostage : à Rimouski, qui a opté pour ce traitement, cela revient à 6,75 $ par personne.

Bien qu’on retrouve d’autres élus dans le CA de la SÉMER (notamment la mairesse de Rivière-du-Loup), Michel Lagacé est la seule personne qui répond aux demandes des journalistes. L’entreprise Terix-Envirogaz n’a pas répondu à notre demande d’entrevue.

Pas de réduction des GES

La SÉMER risque d’enregistrer des défections : les MRC de La Matapédia et de La Mitis, toutes deux clientes, veulent désormais construire leur plate-forme de compostage. Cela leur coûterait moins cher, mais il y aurait aussi un gain écologique : le préfet de La Mitis Bruno Paradis calcule que les déchets de ces deux MRC font 85 000 km en camion polluant chaque année pour aller à Rivière-du-Loup…

Autre aberration écologique : la SÉMER produit bel et bien du biométhane, mais puisqu’elle ne peut pas encore le compresser, elle le brûle sur place.

Or, «La biométhanisation a un impact positif seulement si on peut faire œuvre utile avec le gaz», explique le chercheur en gestion des matières résiduelles à l’Université de Sherbrooke Marc Olivier. C’est-à-dire si on l’utilise pour remplacer des combustibles fossiles quelque part.

Cela signifie que contrairement à ce qui est affirmé dans ses communications, l’usine de biométhanisation n’émet pas moins de GES qu’un site d’enfouissement qui accueillerait la même quantité de matière organique.

Simon Périard aimerait qu’une enquête publique soit menée sur la SÉMER, mais le gouvernement provincial refuse. L’ex-maire pense que rien de ce qui est arrivé n’était une fatalité, mais plutôt le résultat de l’opacité entourant le projet.

Par exemple, il n’existe aucun comité de vigilance indépendant, alors que cela a été recommandé par la firme Transfert environnement en 2010 dans une étude commandée par la Communauté métropolitaine de Montréal sur l’acceptabilité sociale des équipements de traitement des matières résiduelles.

Si on ajoute des communications laborieuses et l’absence de consultation publique, « les ingrédients étaient réunis pour une perte de contrôle du projet », affirme M. Périard. Et même si du gaz est enfin vendu cet été, il faudra des années pour combler les déficits…