Dire et répéter le nom de la victime et non pas celle de ses accusateurs fautifs, c’est augmenter sa stigmatisation, répéter ses traumatismes, entraver sa mobilité sociale future comme est entravée systématiquement sa mobilité physique de jeune homme racisé dans l’espace public. Pour de nombreuses personnes noires et racisées, cette affaire conforte leur conviction basée sur l’expérience : la police est insécurisante et dangereuse pour nous, juste en existant, quoique nous fassions.

Mais il y a certainement une « affaire V. » du nom de ce policier qui a déclaré s’être fait agresser. Qui a par le passé accusé abusivement et violenté un automobiliste d’origine arabe. Qui aurait par le passé abreuvé d’insultes sexistes et homophobes un autre citoyen.

Qu’un tel individu puisse conserver une fonction policière constitue en soi non seulement une « affaire V. » mais aussi une « affaire SPVM » : cela envoie le message institutionnel « tolérance évidente pour des individus mensongers, abusifs, sexistes et homophobes dans nos rangs », cela traduit « zéro responsabilité ».

Quelle est la sanction si un policier ment à ses supérieurs, ses collègues et aux juges? Où sont les contre-pouvoirs? Comment fonctionnent-ils? Qui les décide et comment? Quels médias sérieux ont sérieusement enquêté sur ce policier et sur le travail policier avant de jeter le nom de la victime suspectée en pâture?

« Une seule tache au dossier » nous dit le Journal de Montréal, comme si violenter, tromper, insulter, être sexiste et homophobe tout en étant policier était tolérable, une simple erreur cléricale sans conséquence pour les vies d’autrui. Comme si la possibilité de sanction de quelques jours sans paie pouvait résoudre le problème. « Cessons d’accabler les policiers » nous dit un chroniqueur de La Presse. « Vive les recrues policières qui veulent tellement aider leur prochain » clame leur enseignante dans le même journal en égrenant leurs prénoms sans diversité ethnique. Il faudrait pourtant se demander comment ne pas enseigner le stéréotypage racial et social aux futurs policiers et policières, en commençant par questionner leur recrutement ethnique ainsi que leur rapport à la violence.

Cette affaire est également celle d’un fonctionnement journalistique condamné à servir la soupe quand il ne se donne pas les moyens d’investigation et de doute professionnel de ses ambitions.

S’abreuvant aux seules ressources institutionnelles et étatiques qu’il se donne, à des informateurs d’un seul bord, il risque d’en abreuver le public sans recul critique, dans l’empressement. Il est vrai que les faits divers et affaires criminelles sont particulièrement croustillants et qu’il est difficile de ne pas dépendre de la police pour les recueillir si l’on veut se passer d’enquêtes sociales indépendantes, longues et difficiles.

Mais pour se donner les moyens critiques de ses ambitions, il faut également une positionnalité critique et raciale qui n’existe pas dans l’état actuel des médias montréalais. Les chroniqueurs et chroniqueuses de La Presse, du Devoir, du Journal de Montréal, offrent la diversité et la couleur inverses de leur ville. Si une seule personne racisée travaille dans chaque équipe éditoriale, combien cela en prendrait de plus pour approcher la représentativité montréalaise de 34% (plus du tiers!) de minorités visibles? Cette blanchité produit inévitablement des angles morts. Mais aussi un sentiment et un mécanisme d’aliénation par rapport à une partie significative de la population qui ne se sent pas représentée dans les médias dominants.

Vincent Romani, professeur, département de science politique, UQAM

Issiaka Mandé, professeur, département de science politique, UQAM