Je vous raconte tout ça, car j’éprouve une grande fierté et beaucoup de bonheur envers notre langue commune et notre héritage culturel. Un héritage qui, malheureusement, fane à vue d’œil. À bien des égards, il vacille et demeure à risque.

Cessons de tourner autour du pot: le fait français est bel et bien menacé dans ce pays qui est, faut-il le rappeler, officiellement bilingue.

Publiquement, tous les politiciens réaffirment l’importance de préserver la langue de Molière. Or, en coulisses à Ottawa, la réalité est toute autre. En effet, en novembre dernier, au même moment que le gouvernement du Québec faisait adopter à l’unanimité une motion pour assujettir les institutions sous compétences fédérales à la loi 101, j’ai moi-même déposé une motion similaire à la Chambre des communes. Ce fut en vain, les libéraux ont refusé.

Pourtant, à mes yeux, garantir aux francophones la possibilité d’étudier, d’échanger, de travailler et de recevoir des services publics en français serait le strict minimum. Les enfants de la Charte de la langue française, la loi 101, sont une démonstration éclatante de la réussite de ces dispositions et de son impact positif sur notre capacité de défendre le français comme société d’accueil.

Par contre, depuis le début de la pandémie, les conditions de travail des fonctionnaires fédéraux francophones – et même des élus – ne cessent de s’empirer. Pénurie d’interprètes, communications officielles uniquement en anglais… Et que dire du refus des libéraux de moderniser la Loi sur les langues officielles? La ministre Mélanie Joly poursuivra la longue lignée de ministres des deux vieux partis qui ont remis à plus tard des modifications législatives nécessaires et urgentes.

Au lieu de moderniser cette loi, la ministre va simplement se contenter de déposer un livre blanc. La protection des droits linguistiques au Québec et dans toutes les communautés francophones ne s’améliorera pas avec de belles paroles et de bonnes intentions.

Malheureusement, dans plusieurs domaines, dont l’environnement, le gouvernement Trudeau nous a habitués à l’adage du « grand parleur, petit faiseur ».

Pourtant, le temps presse. Le raz-de-marée culturel américain déferle sans obstacle devant lui. La pandémie a intensifié la crise, notamment par les plates-formes de diffusion américaines qui présentent peu, ou pas du tout, de contenus francophones. Les libéraux ont préféré courber l’échine au lieu de sévir et de faire le nécessaire pour préserver notre écosystème culturel.

L’emprise indéniable qu’ont les géants du Web basés à Silicon Valley sur les produits culturels que nous consommons en ligne constitue peut-être l’un des défis les plus grands qui menacent sérieusement notre souveraineté culturelle. Il n’est pas question de les bannir. Rien à voir. Il est question de faire ce qui est juste : les réglementer et s’assurer de les intégrer à notre écosystème culturel de sorte qu’ils s’harmonisent à notre dualité linguistique.

On dispose pourtant au pays d’un diffuseur public qui a pour mission d’« être offert en français et en anglais, de manière à refléter la situation et les besoins particuliers des deux collectivités de langue officielle, y compris ceux des minorités de l’une ou l’autre langue ». On devrait s’en réjouir, mais certaines pratiques de CBC/Radio-Canada laissent perplexe. Par exemple, Tou.tv fait la promotion du portail Extra, un portail payant, alors que GEM, son vis-à-vis anglais, est gratuit. De nombreux contenus culturels francophones sont donc moins accessibles en raison de ce mur payant.

Étant donné la vulnérabilité du français en Amérique, les contenus culturels francophones devraient pourtant jouir d’une accessibilité accrue afin de tenter de rivaliser face aux autres diffuseurs numériques qui présentent majoritairement du contenu en anglais.

Cette vulnérabilité est d’autant plus exacerbée par le « dumping » culturel américain des services numériques tels que Netflix, Apple Tv ou Amazon Prime.

Aux yeux de la nation québécoise et des communautés francophones hors Québec, cette iniquité est vécue comme un abandon. Le NPD lutte depuis des années pour que les géants du Web soient astreints aux mêmes règles que les autres diffuseurs. Cela signifie payer des impôts, prélever les taxes, et contribuer de manière significative à la production de contenu original qui raconte nos histoires, et ce, dans les deux langues officielles. De nombreux pays à travers le monde ont commencé à réglementer ces compagnies, pourquoi ne pas prendre exemple sur eux et imiter les bonnes pratiques? Notre futur cadre réglementaire ne sera pas forcément parfait, mais il aura au moins l’audace de tenter de préserver le fait français en Amérique.

La protection de notre héritage francophone serait ainsi en partie renforcée, mais son avenir ne pourrait être assuré sans une refonte en profondeur de la Loi sur les langues officielles, loi restée inchangée depuis 1988. Le gouvernement libéral fait actuellement la sourde oreille aux revendications des francophones de partout à travers le pays. Pourtant, la demande est simple : reconnaître que, des deux langues officielles, le français est la seule langue minoritaire au pays. En partant de cette prémisse, il faut moderniser les mécanismes de surveillance et d’imputabilité et élargir la portée des droits et des obligations en vertu de celle-ci, tout en consultant bien sûr les communautés affectées.

Finalement, je tiens à insister sur l’importance de faire front commun pour arriver à nos fins. Trop longtemps, le Québec a fait cavalier seul dans sa quête de protection du français. Notre francophonie canadienne qui s’étend d’un océan à l’autre est riche, complexe et diversifiée, et j’estime que notre solution se trouve en partie là. Face à autant de menaces à l’intégrité de notre tissu culturel et linguistique, ne serait-ce pas le moment opportun pour s’unir et pour se munir des outils dont nous avons besoin?

Mes enfants parlent deux langues – et j’espère qu’ils en parleront trois ou quatre! – mais je souhaite aussi que leurs enfants et leurs petits enfants puissent continuer à célébrer cette langue française qui fait de notre coin de pays un lieu unique au monde.

Alexandre Boulerice, député de Rosemont–La Petite-Patrie