En juillet 2017, le premier ministre affirmait : « Je sais que nous allons être extraordinairement servis par Mme Payette en tant que gouverneure générale. » C’est plutôt sa démission qui est extraordinaire. Un précédent. Il en rajoutait en disant, au sujet des processus de nomination de la GG «[…] que les mécanismes de vérification des antécédents sont des plus rigoureux à Ottawa.» Pourtant, son cabinet n’a jamais effectué de vérifications auprès des anciens employeurs de Julie Payette, au Centre des sciences de Montréal et au Comité olympique canadien, avant de procéder à sa nomination au poste de gouverneure générale du Canada.

La pandémie de faillite procédurale

Après l’enquête sans précédent menant à la démission de la GG, Trudeau prononcera encore la fameuse formule en parlant de processus de sélection rigoureux, tout en promettant de « renforcer et améliorer l’évaluation des antécédents des personnes auxquelles sont confiées de telles fonctions. » Pourquoi utilise-t-on, de façon prématurée et à outrance, le mot « rigoureux »? Est-ce qu’on assiste à des systèmes qui confondent rigueur et rigidité?

Pour revenir sur la rigueur mal placée : elle est souvent présente en fin de processus, quand tout s’écroule.

Quand les gens devant être protégés par des gestionnaires se retrouvent à subir leurs salves… et quand ces dernier.e.s doivent, dans une ultime quête de dignité, briser le silence publiquement en risquant de se mettre en danger.

Demande d’accès à l’information

Si je parle ici du poste de Gouverneure Générale – une fonction qualifiée d’inutile par plusieurs, peut-être même par le petit-fils de la Reine elle-même, l’ex-Prince Harry, mais amenant un revenu de 290 000 dollars par année à la représentante de la monarchie constitutionnelle pour un budget annuel d’environ 35 millions de dollars de fonds public –, je pourrais aussi parler du processus de gestion des plaintes au centre hospitalier de Lanaudière.

À ce jour, la « rigueur », est telle, suite à la mort de Joyce Echaquan, qu’il semble pénible de connaître l’identité des personnes ayant causé sa mort.

Certes, il y a le système… composé de personnes. On apprendra, par contre, en lisant le Rapport annuel 2019-2020 sur l’application de la procédure d’examen des plaintes et l’amélioration de la qualité des services qu’il peut prendre jusqu’à 316 jours pour traiter une plainte reçue. Le temps de mourir plusieurs fois.

Il est aussi pénible de recevoir les documents informant de la nature des formations offertes au personnel en charge de traiter les plaintes portées à l’attention du Commissaire aux plaintes du CISSS de Lanaudière (l’entité gérant l’Hôpital de Joliette ainsi que 60 autres instances) dans les dernières années. Pénible de mettre la main sur les documents informant du critère, vu la nature, maintenant publique, du dossier, faisant en sorte qu’une seule des infirmières ayant eu des interactions avec Madame Joyce Echaquan a été congédiée alors que la vidéo informe de la présence de plus d’une professionnelle dans l’espace. Pénible de consulter les documents informant des pratiques, politiques et processus ayant évolué dans les établissements du CISSS de Lanaudière depuis la sortie du Rapport de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec : écoute, réconciliation et progrès.

De la rigueur, tout partout

Quelles sont les conséquences de l’absence de capacité à mettre en place des processus rigoureux?

Il est encore complexe de chiffrer les conséquences de cette absence. Si c’était le cas, peut-être que nos personnes en position de décision n’oseraient par jouer à la loterie de la négligence, car c’est de cela dont il s’agit, en fait. Cette négligence, quand elle ne cause pas des pertes de vies humaines, peut entrainer des pertes au plan réputationnel, politique et économique, mais aussi au plan générationnel. On perd du temps.

Si je vous dis les noms Mamadi Fara Camara et Kwadwo D. Yeboah, ça évoque quoi? Il me semble qu’une reconnaissance du racisme systémique invite à la mise en place de processus rigoureux autant dans les médias qu’au Directeur des poursuites criminelles et pénales. Combien vaut le nettoyage médiatique d’une personne noire injustement soupçonnée d’un crime? Quand les témoins sont traités en suspects et s’avèrent être des victimes d’erreur sur la personne, peut-on penser que certains subissent, faute de filet social, des injustices que nos processus camouflent?

Quand il ne s’agit pas de la santé de plusieurs centaines d’employés de la fonction publique (Bureau de la Gouverneure Générale), il peut s’agir des processus de plaintes au sujet des atteintes à la santé et la vie des patient-e-s d’un centre hospitalier (Hôpital de Joliette) ou encore de traitement journalistique sur des sujets affectant la réalité d’étudiant-e-s noir-e-s dans nos écoles.

Je m’explique. Prenons par exemple, les discussions croissantes et concertées sur les mots « tabous ». Genre, le mot en N. Expression que Guy Gendron, ombudsman de Radio-Canada, considérera comme un mauvais calque de l’anglais. L’illustre journaliste et chroniqueuse, Isabelle Hachey, récipiendaire, notamment, du prix National Newspaper Award for International Reporting, dans quatre chroniques forts intéressantes, s’attardera à l’impact pour des profs de ne pouvoir prononcer un mot tant salvateur à la compréhension des élèves pris en otage par la sensibilité d’autres élèves, parfois… noir.e.s…

Les expertises noires

Lorsque la journaliste Vanessa Destiné, la chroniqueuse Émilie Nicolas, l’historien Webster, dans un passage à Tout le monde en parle, informent que le mot en N était un mot suintant le mépris, forçant une personne noire à vieillir plus vite, nécessitait, dans un cadre pédagogique, qu’on tienne compte des personnes présentes; que c’était un mot attrapé par des enfants s’en servant comme une arme contre des enfants noir.e.s, ou que l’oeuvre de Pierre Vallières contribue à la difficulté du dialogue sur les réalités des personnes noires vu qu’il présente les Québécois comme les noir.e.s du Québec, je me questionne à savoir ce que Madame Hachey, en pensait, en visionnant l’émission? Celle qu’un ami, qualifie, à la blague, comme la personne qui s’est fait le plus de capital sur le n-word depuis la Royal African Company.

Comment a-t-elle interprété l’opportunité manquée, selon le point de vue de Madame Destiné, d’infusion, dans sa chronique, de souci d’équilibre des points de vue, de souci d’objectivité, de sollicitation des étudiant-e-s impliqué-es dans l’histoire de l’Université d’Ottawa?

A-t-elle lâché un: « so what » en lançant sa télécommande sur le téléviseur ou a-t-elle réfléchi à sa contribution à la lutte au racisme, quelques mois après la présence de milliers de voix dans nos rues, réclamant la fin du racisme systémique?

Le 29 janvier et l’islamophobie

Une contribution sous forme de travail de mémoire aurait fort pu aussi se traduire dans sa chronique du 29 janvier, journée nationale d’action contre l’islamophobie. Contrairement à l’année d’avant, ce n’était pas une tête de porc ensanglantée et non-sollicitée qui était livrée, le 29 janvier 2017, mais bien une série de décharge de plusieurs balles d’arme d’assaut sur des vies, en pleine heure de prière, au Centre culturel islamique de Québec. Scène d’horreur qui a pourtant été suivie d’une manifestation de biais policier, lorsque des agents ont tenu comme suspect monsieur Belkhadir, alors étudiant en génie à l’Université Laval, rentré dans la mosquée pour aller voir si ses confrères étaient encore vivants et suivi d’un biais journalistique permettant à un animateur adulé, Pierre Bruneau, de parler de « terrorisme à l’envers » en apprenant que l’auteur du crime est un jeune homme blanc dont je tairai le nom.

J’invite à une lecture de la puissante lettre de Martine El Ouardi. Nous aurions pu bénéficier de la solidarité de Madame Hachey, de sa rigueur et de sa persévérance analytique sur cette réalité, le 29 janvier dernier, vu les énormes retards que nous avons à mettre en place des environnements favorables à la préservation de la dignité, dans le discours public, des personnes de confession musulmane, le tout affectant tragiquement les imaginaires se recueillant même dans leur lieux de culte. Madame Hachey peut écrire sur ce qui l’intéresse, reste que une 4e chronique sur le mot en N dans un même média, informe non pas seulement de la posture de la chroniqueuse mais aussi de la rigidité chronique du médium, qui brille de son déficit de voix noires, autochtones, arabes et racisées au rang de ses émetteurs d’opinion réguliers. Ainsi, quand je disais que le mot en N est l’arbre qui cache la forêt, je parlais du fait que son usage cache notre déni collectif de la condition des personnes noires.

Voilà où nous en sommes au Québec. Notre société distincte a besoin d’un regard aussi distinct que nos fromages sur ses angles morts, eux aussi distincts, faisant en sorte qu’on se distingue avec un racisme distinct dans une pandémie distincte.

N’étions-nous pas, au Québec, septièmes au monde pour le nombre de décès de la Covid-19 par jour, en mai dernier? N’avons-nous pas vécu un agicide? De quoi faire capoter René Lévesque, lui qui s’opposait, avec raison, à l’absence initiale de compensation financière lors de l’exercice du droit de retrait des programmes fédéraux qui incluait la santé publique.

En somme, cette idée de processus rigoureux s’effrite vite lorsqu’on voit l’influence que nos biais inconscients ou assumés posent sur ces derniers. Rigoureux pour qui, en fait? Pour les personnes en marge des bonnes grâces d’un système d’influence donné. La rigueur, selon moi, devrait être une posture permettant la capacité de remise en question continuelle des failles potentielles dans les processus en cours, de façon à ce que ces derniers, même dans leur implantation, témoignent non pas d’une agilité utile au service de nos biais, mais d’une perméabilité à la corruption. C’est ainsi que nous pouvons parler de processus rigoureux, à l’abri de l’intensité de tout examen.