Si on me demandait quel moment de ma carrière militaire était le plus inspirant pour écrire une fiction, je ne saurais certainement pas par où commencer, mais j’aurais la certitude que mon entraînement de base n’en ferait pas partie. Avec le cumul de cours plus avancés et spécialisés, d’entraînements poussés et, dans mon cas, de deux déploiements outremer, la formation de recrue devient un lointain souvenir ponctué de défis qui n’ont plus d’envergure.

Mais ça revient aussi à oublier la vie avant l’armée, avant d’être confronté à ses limites et forcé de les dépasser. Et pour le civil moyen, tels défis restent souvent, en apparence du moins, insurmontables.

D’autant que la vie militaire, du moins dans mon cas, laisse souvent de profondes traces – blessures psychologiques, désillusion et cynisme face à la marche du monde, sentiment de culpabilité envers les populations civiles touchées par la guerre honte d’avoir été trompé par son propre pays.

J’étais même un peu réticent à recenser ce livre car je craignais d’y rencontrer un obstacle à mon propre engagement anti-militariste ou, pire, de donner l’impression que j’y avais renoncé.

C’est dans cet esprit que j’ai donc décidé d’attaquer le premier roman de Jean-François Vaillancourt, qui suit les péripéties d’une panoplie de personnages, des recrues qui terminent leur formation élémentaire d’ingénieurs de combat. Construction de ponts, démolition à l’aide d’explosifs, rudiments du combat – tel est le curriculum que doivent réussir ces jeunes réservistes, soldats à temps partiel qui devront par la suite conjuguer service militaire et vie civile « normale » (travail, études).

Sachant cela d’emblée, on pourrait avoir l’impression de s’investir dans un récit un peu banal, sans grande force ni enjeux cruciaux.

Ce serait faire fausse route dès le départ.

Une riche nébuleuse de personnages

Ce sont avant tout les personnages qui vont avancer la trame narrative – ceux et celles qui amorcent la lecture en anticipant un récit de guerre devront réviser leurs attentes.

Mais le fait que l’histoire se déroule pendant une formation de base dénuée de réelle « action » au-delà des mésaventures propres à ce genre de contexte n’empêche pas l’auteur d’arriver à explorer le thème de la camaraderie et du développement de l’esprit de corps propre à l’armée de manière tout aussi efficace.

Vaillancourt doit ce succès à une riche nébuleuse de personnages qui incarnent de nombreux archétypes qu’on retrouve dans les rangs de l’armée. Du surdoué un peu trop zélé au « gamer » introverti et victime perpétuelle des railleries des plus fanfarons du groupe, en passant par les femmes qui doivent accepter, peut-être malgré elles, qu’elles font partie d’un monde macho.

De leurs interactions se dégagent toute la diversité humaine qui déconstruit le cliché du « drone » sans âme trop souvent affublé aux militaires. Les moments de pure camaraderie succèdent et suivent des épisodes plus sombres et plus mélancoliques entre personnages qui se métamorphosent sous nos yeux au fil des pages.

Cette richesse se retrouve aussi du côté de leurs instructeurs, des soldats d’expérience qui en font baver à ces jeunes recrues tout en ayant leur bien à cœur – appelons cela du « tough love », comme disent les Anglais. Derrière leur dure façade, on devine la vulnérabilité et la souffrance qui viennent avec la vie militaire : déploiements outremer, expérience du combat, aliénations familiales, épuisement moral. Des hommes usés, mais dévoués au développement des capacités de ceux et celles dont ils ont la charge.

Roman engagé?

Bien que dénué d’intrigue ou de moments de réflexion purement politiques, le roman de Jean-François Vaillancourt n’en demeure pas moins une œuvre engagée. Le livre nous présente un univers dans lequel on cherche à formater des êtres humains, à sublimer une partie de leur identité individuelle pour la remplacer par une adhésion à des valeurs qui ne leur sont pas toujours naturelles. Ultimement, on inculque aux militaires, même aux réservistes, le sens du sacrifice nécessaire pour envisager la possibilité de mourir sur un champ de bataille.

Ouvrage de déshumanisation? Certes, mais l’humanité ne s’efface jamais complètement.

Et Vaillancourt, même s’il a ses propres idées politiques, ne cherche pas à les exprimer outre-mesure, voulant éviter tant le piège du récit de propagande que du brulot littéraire pacifiste.

Le traitement réaliste de l’ensemble donne finalement toute la crédibilité nécessaire à la réussite de ce livre qui n’a pour réels défauts que les habituelles lacunes propres à une première œuvre.