Encore une fois ce matin, j’ai le nez collé à la fenêtre avec mon garçon, observant l’animation de l’avenue Christophe-Colomb, dans le quartier Petite-Patrie à Montréal. Il a seize mois, à peu près le même âge que ta fille je crois, et il adore camions et tracteurs. Nous n’y sommes pour rien, il n’avait encore que quelques mois que déjà il s’illuminait devant l’impressionnante pelle des tracteurs, les pointant du doigt en imitant tant bien que mal le bruit de leur grondant moteur : « Rrrreuh. »

Quand une situation le contrarie et qu’il est difficilement consolable, le meilleur moyen de le calmer est de se percher à la fenêtre et d’observer le mouvement que la ville nous offre. Il suffit du passage d’un camion pour le remettre de bonne humeur.

Grimpé sur le calorifère, sur la pointe des pieds, il nourrit son bonheur des êtres et des objets en mouvement et, parfois, il frappe à la fenêtre, pour attirer leur attention. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Tu partais travailler et, interpellé par ces coups répétés, tu as levé les yeux vers nous, offrant un grand sourire et des salutations grandiloquentes en réponse à mon garçon. Je pense que tu as fait sa journée.

Par la suite, on a pris l’habitude de se saluer, échangeant parfois quelques mots. Quand nous nous croisions le matin, toi sur le trottoir et nous de la fenêtre, tu tentais de renouveler tes salutations à l’endroit de mon fils, prenant plaisir à le faire rire.

Ce matin, toutefois, tu es passé sans même un regard. Mon garçon a cogné à la fenêtre, en vain. En ouvrant la portière de ta voiture, posant le café sur le toit de l’habitacle, je t’ai vu jeter un œil furtif vers nous. Quatre yeux te fixaient, prêts à rire de tes bouffonneries. Mais la voiture t’a avalée et, quelques instants plus tard, le feu de circulation passant au vert, tu as disparu du cadrage.

Je sais que tu n’as pas apprécié de nous voir, samedi dernier, parmi les cyclistes réclamant la pérennisation du Réseau express vélo (RES) sur Christophe-Colomb. Tu étais là avec ta petite famille, tenant courageusement une pancarte à la main qui s’opposait au message que les quelques centaines de cyclistes portaient. C’était un moment étrange. Nos enfants s’envoyaient la main et, l’un en face de l’autre, on n’a pu que constater le fossé qui venait de se creuser entre nous.

J’ai entendu les arguments que vous soulevez depuis quelques mois. Je reconnais que les changements du paysage routier montréalais – lesquels font une plus grande place au vélo, aux espaces partagés et au verdissement – accentueront des problèmes que vous dénonciez déjà. Les espaces de stationnement perdus, la limitation de la vitesse permise et l’achoppement de certaines voies sur les grandes artères lèsent certains acquis des automobilistes. C’est vrai.

Je m’étonne cependant de la façon avec laquelle la mairesse, Valérie Plante, est invectivée. Dans les circonstances, il serait peut-être heureux de se rappeler qu’en 2016, tandis que Denis Coderre siégeait comme maire de Montréal, la ville avait déjà pris l’engagement de réduire le nombre d’espaces de stationnement, pour favoriser l’expansion des vélos et voitures en libre-service, du réseau de voies cyclables et des voies réservées aux autobus. C’est écrit en toutes lettres, dans un document de juin 2016 : Politique de stationnement.

« Je suis né au siècle dernier et certains de mes réflexes, déjà, appartiennent au passé. »

C’est que la voiture a un inconvénient ontologique : elle occupe un espace important même quand on ne l’utilise pas. Or, elle est plus souvent stationnée qu’en mouvement. À vrai dire, une automobile est immobilisée pendant plus de 90% de sa durée de vie. On ne va quand même pas créer de nouvelles îles Jean-Drapeau pour satisfaire le parc automobile. Il est peut-être temps d’admettre que la place que nous lui conférons est démesurée et, plutôt, nous tourner vers des voitures partagées, le vélo et le transport en commun.

Certains arguent que les vélos sont trop rares sur les voies cyclables, prouvant ainsi leur inutilité. Personnellement, je trouve qu’il y a beaucoup de rues. Il y en a une à tous les coins. S’est-on amusé à compter les voitures qui passent sur les petites rues? Ces dernières sont-elles inutiles parce que les voitures les boudent? Les réformes actuellement concrétisées par la ville offrent enfin des axes de proximité, sécuritaires et rapides, aux cyclistes. En quinze ans, les déplacements à vélo ont plus que doublé à Montréal : il est normal de leur accorder une attention particulière. Cela dit, le vélo n’est pas la seule solution, mais aux enjeux de stationnement, de trafic et de pollution, il a le mérite d’être au moins ça : une solution.

Ces voies cyclables ne sont pas parfaites, mais contrairement à ce que laisse croire l’ampleur de la grogne, ces réformes n’ont presque pas altéré le règne de l’automobile à Montréal. À vrai dire, ce ne sont que 90 km de voies cyclables qui ont été ajoutées, une infime fraction des 4 050 km des voies de circulation de l’île. Les engagements pris par la ville pour réduire ses gaz à effet de serre ne nous laissent pas le choix : ces changements ne sont qu’un début. Dans les circonstances, il me semble vain de chercher à empêcher le retrait d’espaces de stationnement, par exemple, et plus constructif de réfléchir collectivement à ce qui doit les remplacer.

Chaque fois que je me retrouve à la fenêtre avec mon garçon, je tente un redressement idéologique. Ne rebiffant pas son enthousiasme de voir apparaître camions et tracteurs, je regarde passer VUS et voitures sans un mot et m’exclame plutôt devant la couleur éclatante d’un vélo, l’étonnante capacité de passagers des autobus ou l’accoutrement des piétons. J’admets que camions et tracteurs auront un rôle à jouer dans l’avenir et que les voitures auront encore leur utilité, mais je m’en voudrais d’infuser à mon garçon un amour de véhicules dont les fonctions, du moins en milieux urbains, seront marginales.

La voiture individuelle est, pour la plupart d’entre nous, un luxe. L’île n’a pas une superficie infinie et il y a une limite au flux de trafic que peuvent encaisser ses routes. Or, le ratio de voiture par ménage ne cesse d’augmenter à Montréal, atteignant 1 pour 1 en 2013, pour la première fois de son histoire – il était de 0,9 en 1998. La croissance de ce ratio est encore pire dans la couronne montréalaise, où il a atteint 1,67 en 2013.

La voiture est l’éléphant dans la ville. Nous savons que notre planète ne peut plus la souffrir, nous savons que nous devons réduire notre dépendance vis-à-vis d’elle, nous savons qu’il existe des alternatives, mais héritiers de réflexes de décennies marquées par le règne de la voiture, érigée en symbole d’autonomie de déplacements, nous cherchons, malgré tout, à la défendre.

Je reconnais qu’il est pratique d’avoir sa voiture. Moi aussi, j’aime faire des voyages en voiture et profiter de mon habitacle privé pour m’époumoner sur mes chansons préférées. Quand je conduis en ville, je prends plaisir à emprunter les raccourcis que seuls connaissent les initiés. Mais c’est probablement parce que je suis comme toi : je suis né au siècle dernier et certains de mes réflexes, déjà, appartiennent au passé.

Tu trouves peut-être que j’exagère? En réalité, ce que nous peinons à faire aujourd’hui aurait dû arriver il y a bien longtemps. Aussitôt qu’en 1979, deux rapports scientifiques américains nous ont mis en garde contre un réchauffement climatique, pouvant entraîner les conséquences que nous connaissons désormais : fonte des glaciers, réduction d’accès à l’eau potable, augmentation des catastrophes naturelles et effets majeurs sur la production agricole. Leur avertissement était on ne peut plus clair : nous devions nous soustraire de notre dépendance des énergies fossiles. 41 ans se sont écoulés et ce sont encore les mêmes alarmes qui sonnent.

À l’époque, parce que le gouvernement envisageait des politiques restrictives pour les compagnies pétrolières, celles-ci ont organisé une riposte – tu peux en trouver tous les détails dans ce livre, ou dans cet article qui en fait le compte-rendu.

Ainsi, en 1980, Henry Shaw, un responsable d’Exxon, a tenu ce discours :

Je crois en une période de transition. Nous n’allons pas cesser de brûler des combustibles fossiles du jour au lendemain et nous tourner soudainement vers le solaire ou la fusion nucléaire, etc. Nous allons opérer une transition très raisonnable et progressive des combustibles fossiles vers les énergies renouvelables. »

N’est-ce pas qu’il y a, dans cette communication d’un dirigeant d’une multinationale pétrolière, cette même transition énergétique que proposent nos gouvernements au pouvoir, convaincus que leurs plans verts sauront nous épargner de ces catastrophes? Nous avons perdu quarante ans. Je crois que nous sommes mûrs pour des changements plus significatifs que ceux découlant d’une lente transition.

En attendant, de la fenêtre de la chambre de mon garçon, je prends plaisir à faire le décompte des véhicules qui attendent au feu de circulation, espérant secrètement noter plus de vélos que de voitures. Leur nombre est souvent égal. Je dois cependant avouer qu’aux heures de pointe, la file des voitures est suffisamment longue pour que sa queue se perde, loin du champ de vision de la fenêtre. Quant à eux, les vélos, même nombreux, restent bien entassés dans l’échancrure du châssis, grugeant nettement moins d’espace.

Plus loin, le stationnement du Dairy Queen apparait, vide et inutile. Même au plus fort de l’été, quand la file de gourmands s’étirait en serpentin sur plusieurs dizaines de mètres, peu de voitures s’y garaient. En ville, il est rare que la voiture soit nécessaire pour se déplacer. Dans un rayon d’une vingtaine de minutes de marche, on peut trouver des commerces de proximité qui satisfont la plupart de nos envies et besoins. Ainsi, la peinture des espaces de stationnement y est défraîchie, à l’instar de ce vieux rêve américain, qui plaçait la voiture au centre de tout.

Mon fils dans mes bras, c’est ce monde en transformation que j’observe. J’espère que nous pourrons joindre nos efforts pour participer à ces grands changements, et offrir le meilleur de cette ville formidable à nos enfants. Demain matin, mon fils et moi, on t’attendra avec enthousiasme, du haut de notre fenêtre qui donne sur l’avenir, pour paver ensemble une voie sans trafic ni stationnement : la voie de la réconciliation.