Le 17 mars, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les deux organismes internationaux qui, en partenariat avec les états, coordonnent la réinstallation des réfugié-es à travers le monde, ont suspendu l’organisation des vols de réinstallation en raison du COVID-19. Selon les statistiques de l’OIM, plus de 1200 réinstallations de familles de réfugiés conventionnés ont été annulées. Ces dernières incluaient plusieurs familles syriennes, irakiennes et congolaises qui étaient en route pour le Québec.

Un des premiers groupes à être détourné après la tombée du couperet; des adolescents non accompagnés qui s’attendaient à rejoindre leur tante à Montréal depuis plusieurs années. «Ils ont pratiquement senti l’odeur du gaz d’échappement de l’avion avant d’être détournés», s’est désolé Paul Clarke, directeur général d’Action Réfugiés Montréal, une ONG qui appuie des familles qui veulent parrainer leurs proches qui sont réfugiés.

«Nous sommes très inquiets, parce que beaucoup de réfugié-es vivent dans des foyers d’éclosion potentiels de la COVID-19, des camps ou des milieux urbains où ils et elles n’ont pas toujours accès à des douches ou à des toilettes propres, et n’ont pas beaucoup d’argent.»

Les réfugié-es conventionné-es sont des personnes fuyant la guerre ou la persécution, qui s’établissent ensuite dans un camp ou dans un milieu urbain dans un pays tiers — la Turquie ou le Liban, pour de nombreux Syriens, la Tanzanie pour beaucoup de Congolais. Si ces dernières ont la chance d’avoir des proches à l’étranger — ou, beaucoup plus rarement, un gouvernement étranger — qui s’engagent à les parrainer, elles subissent ensuite une longue série de vérifications juridiques, médicales et sécuritaires avant de recevoir le statut de réfugié. Leurs proches au Québec, explique Paul Clarke, doivent pour leur part soumettre un plan d’installation détaillé au gouvernement québécois. Une fois approuvé par Québec, ce dossier est envoyé au gouvernement fédéral, et ensuite au bureau canadien des visas le plus près de l’endroit où la famille réside.

«On dit aux familles au Canada de s’armer de patience, parce que ça risque d’être long — de six mois à plusieurs années,» explique Paul Clarke. Entretemps, «les gens meurent, les gens tombent amoureux et se marient, les bébés naissent, ce qui peut compliquer le dossier encore plus.» Quand l’autorisation finale de voyager est livrée par les autorités canadiennes, les réfugié-es ont bien souvent vendu toutes leurs possessions, résilié leurs baux et quitté leurs emplois.

Et puis, du jour au lendemain, en raison de la pandémie, la porte s’est fermée.

«Nous avions une famille qui était supposée arriver dans quelques semaines et ils ne viendront plus,» dit Hugo Ducharme, du Service des réfugiés jésuite, qui encadre dans une année normale le parrainage d’une trentaine des familles. «Nous sommes très inquiets, parce que beaucoup de réfugié-es vivent dans des foyers d’éclosion potentiels de la COVID-19, des camps ou des milieux urbains où ils et elles n’ont pas toujours accès à des douches ou à des toilettes propres, et n’ont pas beaucoup d’argent.»

Cécile Pouilly, porte-parole du HCR, concède que la décision de mettre un moratoire sur les réinstallations a été «difficile sur le plan éthique.»

«On veut poursuivre les vols [de réinstallation] aussitôt que possible parce qu’on sait que ces vols sauvent des vies, mais on ne veut pas prendre le risque d’exposer [les réfugiés] au virus ou de les voir bloqués en transit,» dit-elle.

Ducharme fait appel à la communauté internationale de trouver une solution qui permettra aux réfugié-es de rejoindre leurs proches : «Le gouvernement canadien, par exemple, rapatrie les Canadiens et Canadiennes. S’il peut trouver une solution sécuritaire pour les rapatrier, il devraient pouvoir mettre en place des mesures pour permettre aux réfugié-es de contourner cette problématique.»

Les déportations continuent

Si la réinstallation des réfugié-es a été mise sur la glace à travers le monde, de nombreux pays, dont le Canada et les États-Unis, continuent à expulser des personnes dont la demande de statut de réfugié a été refusé. Entre le 1er mars et le 8 avril, le Canada a expulsé un total de 897 demandeurs d’asile déboutés, dont 54 au cours de la première semaine d’avril.

Pendant plusieurs semaines, le gouvernement canadien avait fermé la porte aux demandeurs d’asile arrivant depuis les États-Unis par voie terrestre, avant de permettre quelques exceptions à partir du 22 avril : les mineurs non accompagnés, les personnes apatrides, les personnes ayant déjà de la famille au Canada et les personnes qui font face à la peine de mort dans leurs pays d’origine peuvent traverser la frontière et déposer une demande d’asile. Selon l’ASFC, quatre personnes ont pu entrer au Canada en fonction de ces dérogations à la règle; 41 étaient quant à eux renvoyés aux États-Unis.

Paul Dillon, porte-parole de l’OIM, attribue le maintien des renvois à des différences juridictionnelles — le HCR et l’OIM chapeautent, à l’international, le processus de réinstallation, et facilitent dans certains cas le retour volontaire des migrants, mais il n’y a pas de coordination internationale équivalente pour les déportations. «En principe, nous sommes opposés à la déportation et nous n’y participons pas,» dit-il. «Une déportation est un mécanisme légal qui se ferait à partir d’une conversation entre deux états.»

Il ajoute que dans certains cas urgents, des réinstallations se poursuivent. «On aide à organiser des déplacements pour des gens qui sont dans des situations particulièrement délicates,» dit-il. «J’aimerais pouvoir vous donner une date [de reprise des réinstallations], mais c’est une question de l’avis de l’Organisation mondiale de la santé et de la volonté des états à travailler avec nous.»

Entretemps, pour les familles réfugiées, l’attente se prolonge. «Pour des gens qui vivent déjà beaucoup d’incertitude, c’est très inquiétant de voir leurs plans reportés encore une fois,» résume Hugo Ducharme. «Les groupes de parrainage au Canada sont très inquiets. Ils savent que les gens peuvent mourir en attendant.»