Si vous lui présentez une route droite, asphaltée et sans relief, elle choisira plutôt la montagne, le sentier à tracer ou ce chemin qui semble ne mener nulle part. Parce qu’elle aime tant la photographie, elle préfère les routes qui prennent des détours, qui vont l’emmener dans l’envers de ces décors de carte postale, là où la beauté a été oubliée.

C’est aussi comme ça qu’elle aborde les gens. Elle aime bien aller au fond des choses, nommer ce qui gêne pour faire sortir la vérité, retrouver les êtres dans leur dessous, là où le maquillage ne masque rien, où les failles laissent passer beauté et misère. Incapable de s’enfermer dans le déni, dotée d’une grande franchise et toujours partante pour les défis, ce n’est pas un hasard si Marie-Pier Desharnais est psychoéducatrice.

Après avoir œuvré dans le milieu hospitalier pendant quelques années, la trentenaire s’est jointe au CLSC de Verdun au début de février. Au même moment, instruite par un ami des menaces que représentait la pandémie, elle a commencé à lire sur le sujet, nourrissant aussitôt quelques craintes qu’elle a partagées à ses nouveaux collègues. À l’époque, personne ne se doutait de rien et, faut-il leur en vouloir, ses collègues se sont dit : «Bon ben la nouvelle est parano.»

C’est dans ce contexte particulier qu’elle a fait son intégration à ce nouveau milieu de travail : «Je venais d’arriver quand la pandémie a commencé. Ma boss était en quarantaine parce qu’elle revenait du Costa Rica. J’avais plus de support clinique. On m’a donné plein de dossiers, mais tout a été mis sur pause.» En place de la panique, Marie-Pier a été stimulée : «Moi je suis une personne d’action alors ça me stresse pas trop ce genre de choses-là. Je me suis plutôt dit «oh yes il se passe quelque chose, ça va être une expérience de vie.»»

Autour d’elle cependant, quelques collègues vivaient du stress et auraient préféré ne pas avoir à travailler au bureau. C’est à ce moment-là que la psychoéducatrice a annoncé avoir été en contact avec une femme testée positive, accentuant la tension autour d’elle : «Je l’ai senti au travail. Le regard des gens sur moi était différent. J’ai des collègues qui m’ont dit «Approche-toi pas trop stp.» Je me sentais un peu comme un monstre. Les gens me fuyaient.» Finalement, elle n’a jamais développé de symptômes et, au bout d’une bonne semaine, la situation est redevenue normale au travail.

Au fil des semaines, les structures de travail se sont organisées et la situation s’est stabilisée : «Moi je veux pas travailler de chez moi. Ça me fait du bien d’être au bureau. Y’en a qui ont des enfants et qui préfèrent être à la maison. Alors on s’organise entre nous. Y’a des gens plus anxieux, mais c’est normal.» Elle se dit finalement reconnaissante de son nouvel environnement de travail, animé par «des gens positifs, sains, humains et solidaires», où règne «une belle ambiance d’entraide».

Aussitôt qu’il lui en a été possible, elle a appliqué pour aller prêter main forte en CHSLD : «Je pense que j’ai appliqué huit fois sur le site du gouvernement jecontribue. J’ai reçu quatre appels. Les gens sont mélangés quand ils m’appellent. Ils m’ont fait appeler à ma liste de rappels (NDLR Le système de remplacements du réseau). Le gars m’a dit qu’il n’était pas au courant qu’il devait s’occuper de ce dossier. Il a pris mon nom. Plus tard j’ai reçu un autre appel d’Hydro-Québec – parce qu’Hydro a été mandatée par le gouvernement de recenser tous les gens qui s’étaient inscrits sur le site. Le monsieur ne comprenait pas ma situation. Je me suis dit : «Comment ça se fait que c’est si compliqué : aider»?»

Cet épisode s’est étiré sur près de deux semaines, et finalement, elle a reçu un nouvel appel, le dernier, qui semblait plus prometteur que les précédents : «On m’a dit que mon dossier se retrouverait au bon endroit. La semaine passée, j’ai reçu un courriel du CHUM, qui m’avisait qu’on avait reçu ma candidature et qu’il fallait remplir le formulaire. J’ai tout rempli et depuis, je n’ai pas eu de nouvelles.» Les semaines se sont accumulées depuis et tout porte à croire que son dossier, à nouveau, s’est perdu dans les méandres de cette bureaucratie improvisée.

Entre-temps, quatre de ses collègues, eux aussi volontaires, se sont retrouvés en CHSLD : «Ils travaillent comme des fous et je leur lève mon chapeau.» Leurs récits ne l’ont néanmoins pas découragée : «J’aurais eu de la peine de devoir laisser tomber les familles que je suis en ce moment, mais j’aurais aimé ça avoir l’expérience des CHSLD. Je suis toute seule chez moi et j’aurais aimé pouvoir aider davantage.»

Le suivi de ses dossiers lui procure par ailleurs de beaux défis, stimulants et enrichissants, même si le contexte actuel est déstabilisant et remet en question des a priori : «Je fais mes suivis par Zoom au lieu des rencontres en personne. C’est sûr que ce n’est pas comme la chaleur humaine, mais ça me fait réfléchir. Je me plains tout le temps que la technologie nous a désappris à interagir. Qu’on ne sait plus comment communiquer, mais là je me rends compte que la seule chose qui nous reste pour avoir un contact humain, pendant la pandémie, c’est ça.»

Visiblement encore très amère de son passage en milieu hospitalier, elle se réjouit que le CLSC préconise une approche qui s’arrime à ses valeurs : «L’approche systémique considère chaque individu qui vit dans un système comme un tout, et quand quelqu’un a un problème, on considère que c’est un symptôme d’un problème systémique. J’aborde donc le problème avec chaque membre de la famille. Ils doivent se regarder au fond d’eux-mêmes et voir ce qu’ils font qui contribue à déséquilibrer le système ou plutôt, ce qu’ils font qui contribuent à maintenir un système qui ne fonctionne pas. On regarde les façons de communiquer, de s’exprimer, de penser, de réagir. C’est vraiment un travail complexe, spécialisé. Mon regard clinique a complètement changé.»

La pandémie, évidemment, a bouleversé le suivi de ses familles. Les priorités ne sont plus les mêmes et certains problèmes se sont momentanément résorbés, tandis que d’autres se sont amplifiés. La pause scolaire, par exemple, a généré diverses situations : «Y’a beaucoup de dossiers où les problèmes étaient à l’école. Mais là, y’a plus d’école, alors y’a plus de problème.» Vous aurez compris que ces dernières paroles étaient à mettre entre guillemets.

Pour d’autres, au contraire, l’école fournissait un cadre bienfaisant : «Certains enfants ont besoin d’un cadre pour fonctionner, un cadre que l’école pouvait leur donner. Par exemple, des enfants qui ont un trouble oppositionnel ou dont la santé mentale est fragile. Là c’est plus compliqué. Ils ont perdu tous leurs amis, leurs contacts sociaux, ils se ramassent seuls à la maison, sans leurs parents et ça crée une détresse.»

Elle évoque aussi quelques cas de figure singuliers, où la détresse a trouvé de nouveaux moyens de prendre racine : «Je ne me sens pas en état d’urgence comme quand j’ai étais en milieu hospitalier, mais y’a beaucoup de détresse. J’ai une famille en suivi qui a été infectée. Les parents l’ont eu en même temps et qu’est-ce que tu fais, quand t’es malade et que tes enfants sont à la maison avec toi?» Pour pallier à ce genre de situation, CLSC et DPJ travaillent de concert pour trouver des solutions aux familles : «Pour répondre à ces besoins-là, la DPJ est en train de monter des unités spéciales pour placer temporairement des enfants dont les parents ont la COVID-19.»

Les rencontres en personne sont rares, mais certaines situations d’urgence les rendent inévitables. Parce que Marie-Pier et ses collègues sont méconnaissables sous leur équipement de protection, ils ont décidé de coller leur photo sur leur blouse, afin de conserver un lien plus humain. En évoquant la ressemblance avec les Télétubbies, elle rit.

Heureusement d’ailleurs, elle rit beaucoup. Et en dépit de l’incertitude qui plane, sans pour autant nier les écueils qui nous guettent, elle insiste particulièrement sur ce qui va bien. Sur ce qui peut être amélioré. Ainsi, elle espère qu’au sortir des décombres de cette crise, nous saurons faire des apprentissages. Elle cite en exemple les bienfaits d’un retour à l’essentiel : «Je te dirais que la plupart des familles avec qui je suis en contact vont bien. Tout le monde est à la maison, ça leur donne une pause. Au contraire de la routine qui n’arrête pas – tu te lèves, tu fais les lunchs, tu vas à l’école, au bureau, tu repasses à l’école, tu prépares le souper, le dodo… Là, y’a une rupture dans tout ça. Un changement de vitesse. C’est plus lent. Ça leur fait du bien.»

Cette décroissance, utopique il y a quelques mois à peine, semble soudain envisageable. Elle prend acte des impératifs économiques et ne se fait pas d’illusions sur les mesures qui nous attendent, mais elle espère que nous pourrons conserver cette vie plus lente, centrée autour de la famille et de la communauté, et non plus nécessairement sur le travail. Parce que ça fait du bien, tout simplement.