Le ministère de la Santé a signé une série d’arrêtés ministériels modifiant les conditions de travail des travailleurs et travailleuses de la santé. Les professionnelles de soins se sont fait enlever vacances, fériés et congés, et plusieurs ont été redéployées sans leur consentement dans des établissements qu’elles ne connaissaient pas.

Question : De quelles façons la santé de ces travailleuses et travailleurs en est-elle affectée?

Réponse : C’est assez violent la façon avec laquelle ces mesures sont imposées. Ces arrêtés ministériels se sont succédé avec une grande rapidité afin de faire face au manque criant de personnel. Outre le stress provoqué par ces changements, le manque d’équipement de protection individuelle (EPI) et le niveau de désorganisation des lieux de travail, il y a des questions qui vont se poser par rapport aux chocs post-traumatiques de ces travailleuses, notamment celles qui ont été placées dans l’impossibilité d’accompagner les personnes malades vers la fin de vie dans la dignité. Certains Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSS) ont annoncé une bonification de leur programme de soutien psychologique dédié aux soigant-es, mais est-ce que ce sera suffisant pour répondre aux besoins?

Qu’en est-il des travailleuses de la santé qui ne sont pas dans le réseau? À terme, on peut aussi se demander ce qu’il en sera de la reconnaissance et de l’indemnisation des traumatismes au niveau de la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles (LAMPT). Une réforme pour une meilleure prise en considération des enjeux de santé mentale était déjà attendue depuis plusieurs mois, on ne peut qu’espérer que le contexte actuel permette de pousser pour une meilleure reconnaissance de ceux-ci…

Oui, d’ailleurs, ces enjeux ne datent pas d’hier…

R. : Les problèmes de surmenage dans le secteur de la santé sont critiqués depuis de nombreuses années, l’enjeu du temps supplémentaire obligatoire (TSO) en est la figure la plus visible. Dans le contexte actuel, c’est une aggravation de ces mécanismes d’imposition unilatérale que l’on constate.

Alors quand les infirmières demandent la garantie qu’elles pourront prendre leurs vacances cet été, ce n’est pas par caprice, c’est parce que l’épuisement se fait déjà ressentir! C’est sûr qu’il va y avoir de la détresse et, pour le moment, la réponse gouvernementale consiste en des remerciements creux lors des points de presse et à de maigres primes de risque octroyées au compte-goutte.

Finalement, j’ai l’impression qu’il y a une certaine banalisation des risques auxquels sont confrontées les travailleuses dans la santé, surtout les PAB [préposées aux bénéficiaires].

Au rang des employeurs, l’État fait vraiment figure de cancre. C’est ce qu’on voit d’ailleurs dans la façon cavalière avec laquelle la réouverture des écoles et garderies est gérée.

Au point de presse du 23 avril dernier, Legault mentionnait qu’il «comprenait» que certaines personnes se soient retirées du secteur parce qu’elles avaient peur, mais la condescendance se sent dans son ton. Pourtant, on compte déjà quatre PAB décédé-es de la covid-19, et on peut imaginer qu’il y en a plus dont le lien entre le travail et la contamination n’a pas été explicitement reconnu, comme celles et ceux qui travaillent pour des agences de placement.

Q.: Pensons aussi aux travailleurs et travailleuses qui doivent retourner à l’usine. Quelles pourraient être les conséquences sur leur santé et leur sécurité?

R. : On peut douter que les consignes de la CNESST [Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail] à l’égard du secteur manufacturier seront réellement appliquées dans tous les milieux de travail. Ce problème se posait déjà puisque les activités liées aux chaines de production dans le secteur alimentaire, par exemple, étaient maintenues.

On a vu des cas d’éclosion importants en Alberta dans les usines d’abattage et de transformation de la viande, et ici au Québec chez Olymel. Depuis la fin avril on a 300 inspecteurs et inspectrices de la CNESST qui recommencent à être déployé-es sur le terrain pour assurer que le respect des consignes de santé publique. Mais c’est quand même sidérant que le ministre Boulet affirme qu’ils n’aient pas l’intention d’augmenter les effectifs!

Les travailleurs et travailleuses les plus précarisé-es risquent de se heurter à des obstacles supplémentaires, c’est d’ailleurs la situation des travailleurs et travailleuses des entrepôts de Dollorama que dénonçait le premier mai dernier le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI).

Ce sont des lieux de travail où l’on retrouve massivement des travailleurs et travailleuses temporaires embauché-es par des agences de placement et pour qui les droits du travail ont historiquement été bafoués. Les mêmes enjeux se posent pour le secteur agricole qui compte annuellement sur plus de 10 000 travailleurs et travailleuses étrangers et étrangères temporaires au Québec. Ce sont d’ailleurs ces personnes qui feront face à des amendes pouvant aller jusqu’à 750 000 $ si elles ne respectent pas leur quarantaine, et non l’employeur!

On peut aisément imaginer que le contexte pandémique rend le travail plus stressant, d’autant plus que les travailleurs et travailleuses portent ensuite la responsabilité de transmettre la maladie à leurs proches. C’est sûr qu’il va y avoir des employeurs qui vont être avenants et qui vont démontrer une bonne collaboration, mais il faut demeurer sur nos gardes par rapport à leur diligence sur ce point. Les employeurs n’ont pas toujours été très respectueux des règles de santé et de sécurité au travail, ils ne vont pas commencer à l’être parce que c’est le « déconfinement ».

Q. : Quelles possibilités s’offrent à ceux et celles qui voudraient refuser de retourner au travail parce qu’ils considèrent que leur milieu ne leur permet pas de prévenir adéquatement les risques de contamination?

R. : C’est un enjeu très problématique. C’est à l’individu lui-même d’identifier les risques qui se posent pour sa santé et sécurité, à les faire valoir auprès de son superviseur. Le caractère individuel de cette démarche place les travailleurs et travailleuses dans une situation délicate. Pour ceux et celles qui ne sont pas syndiqué-es, notamment ceux et celles qui travaillent pour des agences de placement, exercer ce droit est d’autant plus fastidieux. Les signalements sont examinés au cas par cas et sujets à l’interprétation des directives de la CNESST, qui, pour leur part, ne sont pas totalement en phase avec les recommandations de l’INSPQ [Institut national de santé publique du Québec] . On remarque que peu de refus ont été accordés jusqu’à maintenant.

Il faut aussi souligner que les travailleurs et travailleuses qui quittent volontairement leur emploi sont inadmissibles à la PCU [prestation d’urgence canadienne] ou à l’assurance emploi. Donc le fait même de quitter son emploi (ou de ne pas le réintégrer), parce qu’il s’agirait de la dernière option possible, se pose différemment pour les travailleurs et travailleuses selon leur situation financière. On peut donc imaginer que les plus précaires sont davantage susceptibles de se retourner dans des situations où leur santé et sécurité est à risque, mais avec peu ou pas de levier pour agir sur leur situation. Le statut de citoyenneté joue aussi beaucoup: les travailleurs et travailleuses sans-papiers sont actuellement particulièrement vulnérables. Régulariser leur statut serait à cet égard urgent.

Q.: Ces enjeux s’inscrivent-ils dans une perspective féministe?

R. : Les femmes ont été aux premières loges ces dernières semaines concernant la multiplicité des risques, et de l’accroissement de la pression sur les milieux de travail: les travailleuses dans la santé, les caissières, celles dans les services d’entretien et de nettoyage, les intervenantes communautaires, ce sont des métiers dont le caractère essentiel a été mis au grand jour. Or, le peu de réelle volonté pour assurer leur sécurité traduit le fait que, simultanément, on les considère remplaçables, voire jetables.

Dans les emplois les plus précaires, les femmes racisées ou issues de l’immigration sont surreprésentées. La situation que l’on observe à Montréal-Nord apparait symptomatique de ce fait, où s’imbriquent précarité et conditions de travail délétères.

Cela pose aussi des questions importantes quant à l’intégration sociale que promet supposément le travail, un discours qui est au cœur du plan de déconfinement actuel quand on affirme que le retour au travail vise à agir sur la pauvreté des enfants, la violence faite aux femmes, les problèmes de santé mentale, etc.

C’est au nom de ces problématiques que l’on autorise la reprise des activités de nouveaux secteurs économiques, alors que l’on sait que ces enjeux se posaient avant de façon importante et qu’ils ont été exacerbés par plus de vingt ans de politiques d’austérité. Les promesses de ressources et de fonds supplémentaires tardent pour le moment à se faire sentir sur le terrain — je pense aux centres d’hébergement pour femmes violentées notamment — ce qui laisse voir l’hypocrisie par laquelle ces problématiques sont instrumentalisées aux fins de maintien du capitalisme et des intérêts de la classe dirigeante. Si les enjeux de santé mentale et de violence étaient les véritables préoccupations du gouvernement, on ferait atterrir des fonds et des ressources pour répondre à ces problèmes ; on ne passerait pas par un discours édulcoré sur les bienfaits d’un supposé déconfinement qui vise seulement à renvoyer la population au travail, tout en interdisant aux gens de côtoyer leurs amis et proches.

Laurence Hamel-Roy tient à remercier les membres de l’équipe du GIREPS, particulièrement Yanick Noiseux, pour leur contribution à sa réflexion.