On reproche aussi aux antispécistes de mener des actions que n’approuverait par l’opinion
publique, leur suggérant d’« entrer manière civilisée dans la conversation démocratique ». Sans présumer de la nature des discussions à ce sujet au sein de Direct Action Everywhere, on peut se demander si un mouvement social devrait réellement se préoccuper de l’opinion
publique.

Évidemment, un mouvement social peut vouloir plaire à l’opinion publique. Il planifiera ses actions en conséquence, en portant attention à ce que disent les journalistes, aux
« likes » dans les médias sociaux, aux sondages d’opinion et même aux intentions de
votes. Cette approche est d’ailleurs préconisée par celles et ceux qui militent à la fois
dans un mouvement social et dans un parti politique et qui calculent l’intérêt de toute
action militante en fonction d’hypothétiques gains électoraux.

Pour éviter de déplaire à quiconque, cette approche encourage des actions légales, calmes et bienveillantes et justifie l’exclusion de camarades qui soutiennent qu’un peu de turbulence ne peut nuire à la cause. Or, plaire à l’opinion publique et aux médias ne sert pas nécessairement la cause. L’opinion publique peut être convaincue qu’il est urgent de protéger
l’environnement, par exemple, mais voter néanmoins pour des partis dont ce n’est pas la
priorité et les gouvernements peuvent prendre des décisions en sachant qu’elles vont à
l’encontre de l’opinion de la majorité de la population.

Bien des mouvements sociaux qui ont remporté des victoires plus ou moins importantes n’ont jamais eu l’appui de la majorité de la population.

Média et opinion publique

Il faut aussi se demander si les médias et l’« opinion publique » sont une seule et
même chose et si l’« opinion publique » existe réellement (comme se le demandait le
sociologue Pierre Bourdieu). L’« opinion publique » est en réalité une notion vague qui
englobe des majorités et des minorités aux contours fluctuants.

Or est-il réellement utile? Du point de vue de la cause défendue, qu’un mouvement social cherche l’approbation tout à la fois des fédéralistes et des souverainistes, des riches et des pauvres, des patrons et des syndiqués (et des sans-emploi), des Mohawks et des Wendats, des propriétaires et des locataires (et des sans-abris), de Montréal et de Québec, des baby-boomers et des millénariaux, des racistes et des antiracistes, des féministes et des antiféministes, des néo-nazis et des anarchistes. Bien des mouvements sociaux qui ont remporté des victoires plus ou moins importantes n’ont d’ailleurs jamais eu l’appui de la majorité de la population.

Diverses manières d’en apprécier l’efficacité

Enfin, un mouvement social peut décider de poursuivre bien d’autres objectifs que celui
d’avoir une image positive dans les médias et auprès de l’« opinion publique ». Un
mouvement social peut vouloir exprimer sa solidarité, par exemple avec les femmes
autochtones disparues et assassinées, avec le peuple palestinien, avec les animaux
entassés et massacrés dans les abattoirs. Le simple fait de passer à l’action permet
d’exprimer cette solidarité, sans présumer de ce qu’en pense l’« opinion publique ».

On peut vouloir exprimer bien d’autres émotions et principes politiques, entre autres sa
colère, son sentiment d’injustice et sa révolte, par exemple lors de rassemblements contre
la police (manifestation annuelle du 15 mars) ou contre le capitalisme (1 er mai et
manifestations contre le G7 et le G20). Selon les talents, les privilèges et les possibilités,
d’autres s’expriment par des chansons, des graffitis ou des chroniques dans des médias,
mais plusieurs préfèrent s’exprimer collectivement en manifestant dans la rue.

Un mouvement social peut aussi vouloir perturber l’ordre des choses et même embêter
les autorités ou une partie de la population, pour exercer une pression et établir un rapport
de forces. Les suffragettes anglaises du début du XX e siècle ont ainsi perturbé des
discours de politiciens, sectionné des fils de téléphone et commis environ 340 incendies
et attaques à la bombe, en 1913 et 1914. Leur dirigeante, Emmeline Pankhurst, disait
alors :

Nous ne détruisons pas […] pour nous attirer l’appui des gens que nous
attaquons. Si le public en général était heureux de ce que nous faisons, ce serait la preuve
que notre guerre est inefficace. Nous n’espérons pas que vous soyez contents. »
– Andrew Rosen, Rise Up, Women!

Par ses actions de désobéissance civile, de blocage, d’occupation et de sabotage, un
mouvement social peut vouloir empêcher la réalisation d’un projet ou l’application d’une
politique, ou qu’un territoire soit détruit ou des animaux massacrés. C’est ainsi que se
mobilisent les Autochtones qui occupent des terres pour empêcher le passage d’un
pipeline ou encore les anarchistes de Notre-Dame-des-Landes, en France, qui ont
empêché la construction d’un aéroport.

Un mouvement social n’est pas un spectacle de variétés.

C’est aussi les choix d’écologistes de réseaux comme Animal Liberation Front et Earth First! qui, depuis des décennies, sabotent de l’équipement forestier, incendient des chantiers immobiliers et des voitures et attaquent des abattoirs et des laboratoires pharmaceutiques qui mènent des tests sur des animaux.

Un mouvement social peut vouloir empêcher une autre force politique de se réunir ou de
manifester. C’est ainsi que des antifascistes organisent des contre-manifestations et
perturbent des événements de néo-nazis et de racistes.

Ces diverses manières d’apprécier l’efficacité d’un mouvement social ou d’une forme
d’action sont l’objet de bien des débats, et même de conflits entre militantes et militants.
Mais les gérants d’estrade qui ne militent jamais cherchent surtout à convaincre les mouvements que le plus important serait toujours l’appréciation des médias et de l’opinion publique.

On ne s’étonnera pas de constater que ces donneurs de leçons travaillent justement dans les médias qui calculent la popularité en termes d’audience et de cote d’écoute. Or, un mouvement social n’est pas un spectacle de variétés.