À plusieurs reprises dans l’histoire récente du Québec, les élues de tous les partis se sont unies pour faire avancer la cause des droits des femmes en faisant adopter des projets de loi. Je n’aborderai ici qu’un aspect de cette solidarité bien présente à l’Assemblée nationale ANQ, et qui passe sous les radars : le Cercle des femmes parlementaires.

Les premiers jalons

En 2010, Fatima Houda Pepin, vice-présidente de l’Assemblée nationale, fonde le Cercle des femmes parlementaires, un espace de discussion et d’échanges non mixte pour les députées. Le Cercle repose sur trois piliers : il est informel, non partisan et neutre.

Depuis huit ans, les députées se regroupent entre elles de deux à trois fois par année pour échanger et discuter de thèmes qui touchent les Québécoises.

Il est assez contre-intuitif de voir un forum de discussion non partisan dans un parlement, l’endroit le plus politique dans notre société. La solidarité politique est beaucoup plus courante et acceptée lorsqu’elle est à l’égard de son propre parti, plutôt qu’à l’égard d’autres membres de l’Assemblée nationale, sous prétexte de partager une caractéristique commune (ici, être une femme). Et pourtant, cette initiative perdure. Depuis huit ans, les députées se regroupent entre elles de deux à trois fois par année pour échanger et discuter de thèmes qui touchent les Québécoises.

Le Cercle a été précédé de quelques rencontres exclusivement féminines avant sa création. Cela a commencé au sein même des formations politiques : les femmes libérales soupaient entre elles, et il en allait de même du côté du Parti québécois — les autres partis n’étant pas encore présents à l’ANQ. Il n’est donc pas inhabituel de voir des «caucus féminins», informels, prendre naissance dans les formations politiques ou au Conseil des ministres.

C’est qui?

Toutes les députées sont de facto membres du Cercle et peuvent donc assister aux rencontres, qui se déroulent habituellement autour d’un repas. Sur les 37 élues présentent durant la 41e législature, il y avait en moyenne 20 à 22 participantes aux activités – un très bon ratio compte tenu de l’horaire chargé qu’impose la fonction de député.e. Non mixtes, les rencontres sont aussi intergénérationnelles, car les élues à l’Assemblée nationale ont grosso modo entre 25 et 70 ans.

Le Cercle des femmes parlementaires est chapeauté par une présidente et il est crucial que ce poste soit occupé par une personne qui incarne la neutralité. C’est conséquemment une femme qui est au sein de l’équipe de la Présidence de l’Assemblée nationale qui occupe ce poste, ce qui semble devenir la norme depuis 2003. Elle joue le rôle de gardienne de la neutralité et doit veiller à faire cohabiter les forces politiques au Cercle.

Le Cercle est administré par ce qu’on appelle le «comité restreint», composé de cinq personnes, soit une députée de chaque formation politique représentée à l’Assemblée en plus de la présidente. Ensemble, elles déterminent quels seront les thèmes abordés au Cercle. Il ne s’agit pas d’une mince tâche, puisqu’il importe de trouver des sujets qui touchent les Québécoises, un sujet qui n’est pas politisé, pas d’actualité et qui, enfin, intéressera les parlementaires. Une ou deux femmes spécialistes du sujet sont ensuite invitées à se joindre à la discussion.

Depuis 2014, le Cercle a couvert les thèmes des mères porteuses, des quotas de femmes en politique ou encore du commerce du sexe. Aujourd’hui, ces thèmes agitent l’espace public et ne pourraient plus être abordés, car les différents partis politiques ont pris position face à ces enjeux, certaines femmes refuseraient simplement de participer. D’autres sujets, comme la pauvreté au féminin et l’aide sociale, sont proposés et systématiquement refusés, puisqu’ils touchent une corde sensible chez les parlementaires. Le comité restreint permet donc de conserver cette non-partisanerie, en prenant des décisions de façon inclusive et consensuelle.

L’effet rassembleur

Rassembler les femmes de tous les partis autour d’un souper permet de créer des liens privilégiés qu’elles n’auraient pas pu développer autrement. Même si les députés se côtoient régulièrement, les occasions de discuter à l’extérieur du cadre parlementaire sont rares. Plusieurs députées ont soutenu dans l’espace public que, selon elles, la partisanerie nuit aux travaux parlementaires. Connaître personnellement les femmes des autres partis politiques permet de dépasser cette partisanerie plus facilement et favorise la collaboration.

Le Cercle des femmes parlementaires organise des événements symboliques en plus des soupers-rencontres. En 2015, elles ont organisé l’exposition «Aux urnes, citoyennes!» à l’Assemblée nationale ainsi qu’un documentaire sur les femmes en politique pour commémorer le 75e anniversaire du droit de vote des femmes au Québec.

Il y a également eu, en décembre 2014, un touchant hommage aux victimes de la Polytechnique, à l’occasion du 25e anniversaire du drame. Le Cercle avait demandé à madame Françoise Guénette d’écrire un texte pour se souvenir de cette tragédie et de chacune des femmes que le Québec a perdues cette journée-là. À la rubrique des motions sans préavis, après la période des questions, chacune des députées s’est levée pour lire une phrase du texte, tour à tour.

Toutefois, les actions organisées sont essentiellement tournées vers le passé. Il n’y a ni revendication ni nouvelles propositions pour le Québec, faites au nom des femmes parlementaires.

Il ne faut pas croire que c’est par manque de volonté que cette collaboration est difficile. Obtenir un consentement pour la lecture de cette motion commune à demander énormément de travail aux initiatrices de ce projet. Il y a eu beaucoup de résistance pour un acte de commémoration sur un sujet pourtant consensuel. Ne transgresse pas les règles parlementaires qui le veut bien! Les négociations ont été difficiles avec les leaders des groupes parlementaires pour obtenir un consentement unanime pour que les femmes puissent se lever à tour de rôle pour parler, sans que le Président ne leur donne la parole comme le règlement de l’Assemblée nationale le prévoit.

L’effet de division

Le Cercle des femmes parlementaires est par ailleurs loin de faire l’unanimité chez les parlementaires. Certaines femmes refusent carrément d’y participer, d’autres s’y joignent lorsqu’elles le peuvent et il y a les habituées, présentes coûte que coûte.

Le plus gros reproche adressé au Cercle est qu’il est non-partisan. Cela est assez paradoxal puisqu’il s’agit d’une condition inhérente à son existence. Certaines élues rencontrées disent de lui qu’il ressemble plus à un club social qu’à un espace de décision. En effet, on n’y parle pas de politique et on aborde seulement des sujets qui ne sont pas d’actualité. Les parlementaires qui n’y participent pas disent entre autres qu’elles manquent tout simplement de temps pour aller «jaser» sans pouvoir prendre des décisions, alors que leur fonction exige d’elles qu’elles fassent de la politique.

Des élues ont mentionné que certains de leurs collègues masculins trouvent menaçant que les femmes puissent se regrouper et discuter, sans eux.

Le Cercle reçoit des conférencières, des journalistes, des réalisatrices. Or, la vie de politicienne est déjà remplie d’activités de toutes sortes. Les députées, surtout celles qui ont accumulé plusieurs années d’expérience, ont ainsi déjà entendu ces conférencières dans d’autres contextes et n’ont pas le temps de les revoir une deuxième voire une troisième fois. Elles sont assez catégoriques sur l’utilité du Cercle : entre aller à une rencontre ou régler un de leur dossier, le choix est assez simple. Les parlementaires rencontrées sont d’ailleurs unanimes sur le sujet : le Cercle des femmes parlementaires n’est pas une priorité à l’agenda.

Le Cercle des femmes parlementaires divise également à l’intérieur des caucus. Des élues ont mentionné que certains de leurs collègues masculins trouvent menaçant que les femmes puissent se regrouper et discuter, sans eux. Au lendemain des rencontres, il n’est pas rare que certains députés hommes questionnent leurs collègues pour savoir ce qui s’est dit la veille, parfois de façon suspicieuse, mais aussi par curiosité.

À savoir si les députés hommes devraient être invités au Cercle des femmes parlementaires en tant qu’observateurs, la question divise. Certaines femmes prônent la mixité tandis que d’autres sont très à l’aise avec les regroupements non mixtes. Pour répondre à la demande, le Cercle a tout de même décidé d’ouvrir une de leurs activités à tous les parlementaires. Il s’agissait de la projection du film sur le commerce du sexe en compagnie de la réalisatrice, madame Ève Lamont. Un seul homme s’est présenté — et il avait déjà vu le film!

Si l’intention de réunir les femmes parlementaires autour d’une table est noble, la partisanerie reste forte en politique, quoi qu’on en dise. Ce n’est pas un manquement du Cercle en lui-même, mais c’est qu’il évolue dans un contexte politique qui lui, privilégie la ligne de parti et décourage la solidarité interpartisane.

Bien que sujet à plusieurs critiques, principalement liées à sa neutralité et à sa portée d’action limitée, les parlementaires y voient toutefois une instance qui aurait la possibilité de se déployer et graduellement devenir plus revendicatrice.

Plus tôt cette année, le Président de l’Assemblée nationale a inauguré ce qu’on pourrait qualifier de «petit frère» du Cercle des femmes parlementaires : le Cercle des jeunes parlementaires, qui regroupent les députés.es de moins de 35 ans. Cette nouvelle instance se butera sans doute aux mêmes problématiques que sa «grande sœur» mais l’initiative traduit une volonté inspirante de non-partisanerie chez un nombre de plus en plus grand de parlementaires.

Quoi qu’on en dise, au-delà de la solidarité féminine qui peut se vivre au Cercle des femmes parlementaires, ce qui importe davantage pour l’avancement des droits des femmes, c’est la solidarité féministe. Les députées femmes ne détiennent pas l’exclusivité de l’avancement de la cause. Les hommes parlementaires peuvent et doivent agir pour améliorer l’expérience commune des femmes québécoises. La solidarité féministe ne repose donc pas nécessairement sur la féminité, mais plutôt sur un souhait commun d’une société plus juste et équitable.

Un texte de Justine Lalande

Pour en savoir plus sur la solidarité féminine à l’Assemblée nationale du Québec -> http://www.fondationbonenfant.qc.ca/stages/essais/2018/Lalande_Justine_Essai.pdf