On peut d’abord souligner l’importance d’une réplique de gauche large et soutenue face à l’interminable offensive néolibérale et la montée des populismes autoritaires. S’affirment aussi le besoin d’alimenter la réflexion collective sur les différents problèmes auxquels nous faisons face — montée des inégalités sociales et économiques, destruction d’écosystèmes, etc. — et l’urgence de créer des espaces de convergence entre les luttes féministes, antiracistes, altermondialistes, écologistes, anticapitalistes, etc., tout en reconnaissant l’autonomie de chacune de ces luttes.

Les 1er mai sont un moment privilégié de réflexion sur ces différents enjeux puisque cette date, marquée depuis des siècles par des fêtes populaires célébrant la fin de l’hiver, est également devenue un point de ralliement pour les mouvements de gauche, qui organisent ce jour-là des centaines d’actions et manifestations à travers le monde. Parmi toutes les célébrations du 1er mai, celle qui se déroule aujourd’hui occupe une place particulière, puisqu’elle marque le cinquantenaire de publication d’un manifeste britannique important, soit le May Day Manifesto (Manifeste du 1er mai). Ce dernier se penche effectivement sur les différentes questions évoquées ci-haut et apporte des pistes de solution qui peuvent éclairer nos réflexions encore aujourd’hui.

Les 1er mai sont un moment privilégié de réflexion sur ces différents enjeux puisque cette date, marquée depuis des siècles par des fêtes populaires célébrant la fin de l’hiver, est également devenue un point de ralliement pour les mouvements de gauche, qui organisent ce jour-là des centaines d’actions et manifestations à travers le monde.

Origines et visées du Manifeste du 1er mai

Édité par trois figures intellectuelles importantes — Raymond Williams, Stuart Hall et Edward P. Thompson, respectivement professeur en littérature à Cambridge, professeur en sociologie à l’Open University et professeur d’histoire sociale à l’Université de Warwick — le manifeste comprend plus de 70 signataires et a connu un certain retentissement à sa parution. Rédigé dans un contexte d’incertitude politique, le manifeste souhaitait réagir à l’émergence de ce que les signataires ont alors nommé le nouveau capitalisme, soit un capitalisme dans lequel des taux de croissance faibles mènent à des compromis entre capital et travail de plus en plus défavorables au second groupe. Ce nouveau capitalisme se manifestait entre autres par le développement d’entreprises multinationales quasi souveraines et par une limitation graduelle du rôle social de l’État, en renforçant au passage ses fonctions de soutien à l’accumulation privée. À partir de ce cadre d’analyse plus large, le manifeste voulait aussi répondre à la conjoncture politique nationale, en l’occurrence l’élection du Parti travailliste en 1964 et la déception subséquente des forces de gauche, qui trouvaient ce nouveau gouvernement trop affairé à plaire au capital pour entreprendre des réformes audacieuses.

Le contenu du Manifeste

Si le Manifeste du 1er mai s’était limité à partager des craintes par rapport au pouvoir du capital et à l’ambiguïté politique des gouvernements de gauche, nous aurions peu de raisons de le reconsulter aujourd’hui. Si ce texte peut encore nous intéresser, c’est plutôt parce qu’il met de l’avant trois stratégies qui méritent d’être approfondies de nos jours: une lecture systémique des problèmes sociaux, une synergie organisationnelle et une convergence respectueuse entre les différentes luttes et organisations.

Une lecture systémique des problèmes sociaux suppose de reconnaître que les inégalités qui structurent notre monde sont liées, qu’elles interagissent entre elles, se cumulent et se reproduisent. Le Manifeste du 1er mai invitait à réfléchir ensemble le contexte international et la situation nationale, le développement d’un capitalisme transnational et les pressions exercées sur les gouvernements locaux, tout en liant ces phénomènes aux inégalités de revenu, de santé, d’accès au logement et aux ressources publiques, etc.

Le Manifeste du 1er mai invitait à réfléchir ensemble le contexte international et la situation nationale, le développement d’un capitalisme transnational et les pressions exercées sur les gouvernements locaux, tout en liant ces phénomènes aux inégalités de revenu, de santé, d’accès au logement et aux ressources publiques, etc.

Le développement d’une synergie organisationnelle implique pour sa part de reconnaître que les problèmes sociaux tendent à être pris en charge par des organisations distinctes, qui ne sont pas appelées à interagir ensemble dans le cours normal des choses. Le Manifeste du 1er mai souligne ainsi l’importance de faciliter l’échange entre les différentes organisations afin de favoriser les collaborations et l’atteinte d’objectifs partagés.

Une convergence respectueuse, finalement, doit reposer sur une prise en compte des besoins et aspirations de chaque groupe et mouvement impliqué dans les luttes pour la liberté et la justice. Reconnaître des buts communs n’invite donc pas à taire les différences, mais plutôt à préciser les conditions d’une collaboration bénéfique à l’ensemble des groupes engagés.

Souligner l’importance d’un texte suppose toutefois de reconnaître ses limites, et le Manifeste du 1er mai en comporte plusieurs. Le manifeste, en se concentrant presque exclusivement sur l’inertie de la gauche de gouvernement et la nécessité d’un programme de transformation sociale plus ambitieux, fait l’impasse sur les forces de droite qui s’organisaient à l’époque et qui ont mené l’offensive néolibérale contre les gouvernements de gauche — aussi rétifs et prudents soient-ils — et les mouvements sociaux progressistes. On peut également noter une absence de réflexion approfondie sur les inégalités de sexe et de race, qui sont évoquées plutôt qu’analysées en profondeur dans le Manifeste du 1er mai. S’inspirer de ce dernier suppose donc de prendre en compte les angles morts du texte, en reconnaissant d’une part le danger que fait peser la droite sous toutes ses formes aujourd’hui — néolibérale, populiste autoritaire, etc. — et en admettant d’autre part que les mouvements d’émancipation sont traversés par de multiples inégalités et divisions, et que la lutte contre le capitalisme ne résume pas à elle seule l’ensemble des aspirations militantes et populaires à travers le monde.

Prolonger la réflexion, continuer le combat

2018 est l’année de plusieurs anniversaires : celle du cinquantenaire de l’édition définitive du Manifeste du 1er mai, mais également des soulèvements menés par des millions de personnes en France, au Mexique, en Italie et ailleurs, qui nous rappellent que le capitalisme est un mode d’organisation économique qui s’est vu régulièrement contesté par des mouvements de masse. Cette année marque aussi un autre anniversaire, en l’occurrence celle de la crise financière de 2008 qui, suite à l’explosion de la bulle immobilière américaine, a déstabilisé l’économie mondiale et précipité l’adoption de politiques austéritaires dans de nombreux pays, ce qui nous rappelle la fragilité d’un système qui s’impose par la coercition et le chantage économique dès que les conditions ne sont plus réunies pour maintenir une relation harmonieuse entre la reproduction capitaliste et la démocratie.

2018 est l’année de plusieurs anniversaires : celle du cinquantenaire de l’édition définitive du Manifeste du 1er mai, mais également des soulèvements menés par des millions de personnes en France, au Mexique, en Italie et ailleurs, qui nous rappellent que le capitalisme est un mode d’organisation économique qui s’est vu régulièrement contesté par des mouvements de masse.

Ces différents anniversaires nous rappellent en outre l’importance de se réunir pour prolonger les réflexions mises de l’avant dans des textes tels que le Manifeste du 1er mai, ainsi que les actions menées par différents groupes et mouvements populaires, des soixante-huitards et soixante-huitardes à Occupy, en passant par les Zapatistes, la vague rose en Amérique latine et d’innombrables autres exemples. Il faut trouver les mots pour nommer notre époque et promouvoir un agenda transitoire basé sur la justice économique et environnementale, ainsi que la pleine reconnaissance des droits de chacune et chacun d’entre nous. C’est dans une telle optique que des événements tels que la Grande Transition ont été organisés, et que d’autres initiatives se développeront dans les années à venir. Il nous faut en somme renouveler, patiemment et ensemble, la cartographie de l’émancipation.