«En effet, ce diplôme, je le mérite. C’est par ma propre assiduité, mon propre travail que je l’ai obtenu.»

La notion de mérite renvoie à ce qui dépend de moi en tant qu’individu. Elle laisse de côté le hasard de ma naissance pour ne sanctionner que mes propres efforts. In fine, on peut alors dire que c’est ma propre liberté qu’elle sanctionne. Je suis responsable de ma propre réussite. Évidemment, employé seul, le recours au critère du mérite est proprement insuffisant : je peux bien faire tous les efforts possibles, mais si des barrières d’entrée à l’université fondées sur le sexe, l’origine ethnique ou encore l’argent sont établies et qu’elles me touchent directement, je n’y aurais jamais accès. C’est pourquoi, dès la constitution des sociétés démocratiques modernes, la notion de mérite fut combinée à une autre notion : celle d’égalité des chances. Chacun doit avoir un accès égal aux universités, peu importe son appartenance sociale et culturelle. Il n’y a pas de discrimination possible quant à l’accès ou à la possibilité d’obtenir son diplôme. Seul le mérite doit nous départager.

Évidemment, employé seul, le recours au critère du mérite est proprement insuffisant
il s’agit essentiellement d’un subterfuge : celui de nous faire croire que le mérite ne dépendrait pas du hasard de notre naissance justement, mais uniquement de nous.

A priori, en combinant exigence d’égalité et reconnaissance de ma responsabilité individuelle, cette formulation semble la plus juste possible. Et c’est de façon qu’elle fût légitimée jusqu’à constituer encore aujourd’hui le cœur des politiques éducatives.
Pourtant, comme l’ont bien montré différents sociologues (il suffit de penser à Bourdieu), il s’agit essentiellement d’un subterfuge : celui de nous faire croire que le mérite ne dépendrait pas du hasard de notre naissance justement, mais uniquement de nous. Celui de faire croire qu’à chances dites égales, notre réussite serait de notre seule responsabilité individuelle.

Or, il est évident que de nombreux facteurs qui ne dépendent pas de moi jouent sur la notion de mérite : l’aide que peuvent me fournir ou non mes parents, le calme dont je bénéficie ou non pour étudier, mon besoin ou non de travailler pour étudier, etc. Comme le souligne John Rawls dans Théorie de la justice, « même la disposition à faire un effort, à essayer d’être méritant, au sens ordinaire, est dépendante de circonstances familiales et sociales heureuses ». C’est pourquoi, selon ce dernier, nous ne méritons ni ce qu’on appelle nos talents, ni notre point de départ de départ initial dans la société. Les deux dépendent d’un milieu familial heureux et de circonstances sociales favorables.

Par ailleurs, si la notion de mérite est ébranlée, la théorie de l’égalité des chances qui y est associée chancèle aussi fortement : de quelle égalité des chances parle-t-on lorsqu’à la base, nous n’avons pas les mêmes moyens pour réussir? Comme le résume Rawls, dans ce contexte, « l’égalité des chances signifie une chance égale de laisser en arrière les plus défavorisées dans la quête personnelle de l’influence et de la position sociale ». Privés de capital social, culturel et économique, l’égale chance des plus défavorisés à obtenir tel diplôme, puis à occuper telle fonction, semble fondre comme neige au soleil.

Pourtant, si nous revenons à la notion de mérite, un doute subsiste. Si je suis d’accord pour dire que, pour mon collègue, qui a bénéficié d’un environnement favorable à l’obtention de son diplôme, la notion de mérite ne s’applique pas, pour moi, en revanche, qui ai réussi à l’obtenir, alors même que les circonstances dans lesquelles j’ai évolué étaient défavorables, la notion de mérite ne s’applique-t-elle pas?

Pour moi qui ai dû redoubler d’efforts pour rattraper mon retard, qui ai dû passer par les moments de honte lorsque je ne savais pas ce que signifiait tel mot, que je connaissais pas tel film d’auteur ou tel compositeur ou que je sentais que mon langage n’était pas au niveau des autres, est-ce qu’il n’y aurait pas une part de mérite qui me revient? Qu’est-ce qui fait que j’ai réussi malgré ces circonstances défavorables? Et si ce n’est pas mon propre mérite, de quoi s’agit-il?

Qu’est-ce qui fait que j’ai réussi malgré ces circonstances défavorables? Et si ce n’est pas mon propre mérite, de quoi s’agit-il?

Lorsque je fais retour sur les éléments principaux qui m’ont permis d’atteindre cet objectif, ils prennent tous leur ancrage dans la société: l’accès gratuit à des écoles publiques, l’accès libre aux bibliothèques municipales et à la culture, les bourses sur critères sociaux que j’ai reçues du gouvernement, l’accès à un logement universitaire et aux aides au logement, l’accès gratuit à un savoir de haut niveau, etc. C’est grâce à la force de la puissance publique que j’ai pu obtenir mon diplôme. C’est grâce aux institutions publiques que j’ai pu continuer à étudier.

Évidemment, celles-ci sont encore loin d’être parfaites et leurs filets laissent encore bien souvent trop de personnes à l’écart. En un certain sens, j’ai eu de la chance. Mais ceci ne fait que prouver la nécessité de les renforcer.

Ce diplôme, je ne l’ai pas mérité. Par contre, j’ai une dette envers les institutions.

Bref, ni moi, ni mon collègue plus chanceux nous ne méritons donc ce diplôme. En revanche, la principale différence est que si l’État décidait de ne plus subventionner ces institutions, alors, moi c’est certain que je ne l’aurais pas eu, ce diplôme, mais mon collègue, lui, il aurait toujours eu cette chance. C’est là la véritable inégalité. Comme l’explique Rawls, ce qui est juste ou injuste, ce n’est pas la répartition des positions sociales à la naissance ou des talents, mais «la façon dont les institutions traitent ces faits».

Ce qui injuste, c’est si, malgré notre connaissance du fait que certaines personnes naissent avec moins de chance que d’autres de pouvoir poursuivre leurs études et obtenir leur diplôme, en tant que société, on ne fasse rien. Ce qui injuste, c’est si on laisse ces inégalités se développer et se reproduire. Ou pire, si on cherche à les légitimer en tenant pour responsable individuellement les personnes de leur échec ou de leur réussite. Parce que tout de même, ceux qui n’ont pas réussi, ils auraient pu faire plus d’efforts.