Sans présenter les caractéristiques habituelles de l’itinérance littérale des grands centres urbains, cette forme particulière d’itinérance n’en présente pas moins un caractère problématique. En 2010, la crise du logement en plus de l’accumulation de rentes impayées (15 M$ entre 2000 et 2010, soit environ 19 % chaque année) pousse l’Office Municipal d’Habitation de Kativik (OMHK) à procéder à une première vague d’éviction. Ce sont d’abord cinq foyers qui se retrouvent à la rue cette année-là, puis une cinquantaine depuis. Avec une température minimale pouvant atteindre 50 degrés Celsius sous zéro en hiver et l’absence d’alternatives en terme de logement, les sans-logis au Nunavik se voient placés dans la position précaire d’avoir à trouver un refuge au jour le jour. Ce sont indépendamment des hommes, des femmes, aînés, enfants ou familles qui ainsi cumulent parfois jusqu’à trois logis dans une même semaine. Ils se voient souvent contraints de rejoindre en plus des demeures déjà surpeuplées, parfois inadéquates, insalubres ou peu sécuritaires, de même qu’à endurer les effets de cohabitations difficiles; abus de toutes sortes, stress ou problèmes de santé.

Le vent se lève sur Kuujjuaq
Nicolas Lachapelle

Au Nunavik, 90 % des habitations appartiennent à un important parc de logements sociaux. Ces maisons fabriquées en séries, propriété de la société Makivik, sont placées sous l’autorité de l’OMHK. L’organisation fondée en 1998 se charge de la collecte des rentes comme de l’entretien et de l’assignation des logements. On estime aujourd’hui à 1 000 le nombre de demeures en souffrance sur le territoire et incidemment à 30 % le nombre de logements surpeuplés. Les Nunavimmiuts doivent souvent attendre jusqu’à 10 ans avant de pouvoir obtenir leur propre maison. Avec une augmentation démographique majeure depuis les années 80, la surpopulation des logis est considérée par les autorités locales et régionales comme la source dominante de tous les problèmes sociaux auxquels est confrontés la population du Nunavik.

Les Nunavimmiuts doivent souvent attendre jusqu’à 10 ans avant de pouvoir obtenir leur propre maison.

Tommy Partidge, désormais résident du refuge géré par Kitty Maannaak Tooma, en témoigne; «Quand je me suis retrouvé itinérant, je pensais dormir chez mon cousin. Je n’ai pas pu y rester, car c’était impossible pour moi de combattre l’alcoolisme là-bas. Je ne peux plus rester dans un endroit avec des problèmes d’alcool.» Le refuge joue en ce sens un rôle crucial, puisqu’aucun individu intoxiqué n’y est toléré. La bâtisse accueille quelque 13 individus chaque soir de novembre à juin. Sept employés y travaillent sous la supervision de Mme Tooma.

Mark Angnatuk devant le refuge
Nicolas Lachapelle
«Les Inuit ne l’ont pas facile au Sud. Ici nous sommes bien, nous nous sentons à la maison.»

L’approche inuite du refuge

Tommy Partidge, qui a l’habitude des refuges pour itinérants de Montréal, y compare le refuge de Kuujjuaq; «Les Inuit ne l’ont pas facile au Sud. Ici nous sommes bien, nous nous sentons à la maison.» Kitty Maannaak Tooma ajoute; «Je connais la majorité des bénéficiaires depuis toujours. Nous avons grandi ensemble. Je suis allée à la petite école avec certains d’entre eux. Quand je dois m’absenter pour un moment, ils demandent toujours «quand revient-elle?» Ils s’ennuient de moi.» Cette relation entre les bénéficiaires et Mme Tooma détonne quand l’on connaît la méfiance généralisée des Inuit à l’endroit de telles institutions. Le fait que l’endroit, initiative du maire de Kuujjuaq, n’emploie que des Inuits n’y est certainement pas étranger. Ils s’y trouvent dans leur culture, y évoluent dans leur langue, y mangent souvent de la nourriture traditionnelle. Le personnel partage également une compréhension plus intime et profonde des réalités ayant mené les bénéficiaires au refuge. «Les gens ici comprennent comment nous en sommes arrivés là» dit Tommy Partidge.

La situation n’est cependant pas idéale : «Nous avons besoin de plus chambres et d’une chambre familiale également. Ça devient étroit, ces derniers temps. Nous prenons de plus en plus de gens et ne refusons personne. Je dois souvent faire des compromis pour pouvoir accueillir tout le monde.» Le refuge constitue une solution à court terme, mais avec l’augmentation des loyers de 8 % par année depuis 2010 (soit 10 fois l’augmentation maximale des loyers pour le reste du Québec), encore plus de familles sont à risque de perdre leur logis dans le futur et d’ainsi s’ajouter au nombre croissant de personnes itinérantes. «Il n’y avait pas d’itinérance avant l’augmentation des loyers et les évictions» se rappelle Kitty Maannaak Tooma.

Le refuge constitue une solution à court terme, mais avec l’augmentation des loyers de 8 % par année depuis 2010 (soit 10 fois l’augmentation maximale des loyers pour le reste du Québec), encore plus de familles sont à risque de perdre leur logis dans le futur et d’ainsi s’ajouter au nombre croissant de personnes itinérantes.

Le vent siffle tout contre les murs du refuge. Dans la pénombre de sa petite chambre, Tommy Partidge garde espoir; «j’ai un emploi maintenant, je rembourse lentement mes dettes et pourrai ravoir mon propre chez moi bientôt.» Il sait cependant qu’il n’est pas le seul; il y en aura d’autres demain qui, comme lui, devront affronter cette situation.