Parmi les piétons, je regarde un homme rejoindre sa voiture avec deux enfants en bas âge. Un autre les croise, portant sur le dos un étui de contrebasse jaune pétant, qui capte mon regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de mon champ de vision.

Je ne traîne pas : la batterie de mon téléphone portable est plate et je viens d’apprendre par appels et textos interposés que «ça a pété à Bruxelles». Rien n’est palpable dans la scène de rue que j’observe, mais je me dis qu’il vaut mieux que je sois joignable. Un jour d’attentat n’est sans doute pas propice à traîner déconnectée et à profiter tranquillement d’un lendemain de fête.

Je traverse la ville avec attention sur ce qui m’entoure : habituellement, je tente de repérer les interventions urbaines, les petites adresses sympathiques, les affiches culturelles, les détails architecturaux. Aujourd’hui, j’observe surtout les gens. Un bébé dans son couffin, sur le trottoir, pendant que son père ouvre la porte de leur maison. Une femme qui discute au téléphone, grand sourire. Des étudiants en art qui échangent à propos du projet qu’ils tiennent sous le bras.

«Ce n’est pas arrivé. Impossible. J’en ai la preuve : il y a du soleil et les gens sont détendus en rue»

L’atmosphère est détendue, souriante, agréable. Ça ne colle pas avec les bribes d’informations reçues : «explosions», «morts», «terroristes». Ces mots me semblent indécents. Ils font tache d’huile dans cette ville où il fait bon vivre. Je ne réalise pas vraiment. Pire, je crois que je suis dans le déni : «Ce n’est pas arrivé. Impossible. J’en ai la preuve : il y a du soleil et les gens sont détendus en rue».

Arrivée à destination, j’apprends qu’on demande à la population de rester à l’intérieur. Il faudra dire ça à la foule de gens que j’ai croisés en rue…

Commence de longues heures à répondre aux proches. Je réalise la géographie de mes amitiés… Les capitales les plus proches, bien sûr : Berlin, Londres, Paris, mais aussi les amis au loin : Angola, Chine, États-Unis, Canada, Maroc et ailleurs.

Je me doute que les images qui doivent tourner en boucle dépeignent une réalité horrifiante. Je n’ai ni l’envie, ni d’ailleurs le temps, de lire ce qui se raconte sur les réseaux sociaux ou sites de journaux en ligne . En ce jour, seules mes boîtes de messagerie privées m’intéressent. Je ne sais pas combien de fois j’ai écrit «Oui, je vais bien, merci». Ces mots sont d’une telle indécence que je me refuse à publier quoi que soit publiquement ou à répondre à la demande de Facebook de confirmer «pour mon réseau» que je suis en sécurité.

Très vite, j’étouffe dans mon appartement. Entre deux messages à l’étranger, il y a les contacts avec quelques Bruxellois. J’imagine que nombreux sont collés aux actualités, mais pour moi comme pour d’autres, c’est trop anxiogène. Nous nous donnons rendez-vous au Aa, un café de quartier où nous attend du thé, des gâteaux faits maison et Harley, le chien, qui adore tous les clients, en particulier s’ils acceptent de jouer à la balle avec lui.

Nous parlons à peine des événements, même si je sais que nous y songeons tous. Nous avons principalement des pensées pour les drames humains qui se jouent : les blessés, les disparus et ceux qui perdent un proche, les équipes de secours qui doivent être débordées. Mais également aux trop nombreux réfugiés, doublement, triplement victimes de cette horreur, qui seront une fois de plus boucs émissaires et réceptacles de la haine de certains et de politiques européennes immondes.

Par bribes, les informations passent évidemment… Nous sommes en «niveau 4» de sécurité.
Mais cette journée de printemps ne se pliera pas gentiment à la peur et l’angoisse dans laquelle la ville avait plongé en novembre durant le «#Brusselslockdown».

L’épée de Damoclès qui nous menaçait s’est abattue sur nous malgré la présence policière et militaire dans nos rues depuis des mois. La main invisible d’un groupe qui s’est donné pour mission de terroriser la terre entière a frappé notre ville, et en particulier le visage international de notre petit patelin sympathique. Pas vraiment Bruxelles, la ville où les offres festive, artistique et culturelle foisonnent, car ce visage-là n’est pas très connu ni réputé. Mais «Bruxelles», métonyme usé à longueur d’articles politiques dans les journaux du monde entier. Sans qu’il y ait de règle précise, il semble qu’ils aient tendance à s’attaquer aux symboles des lieux. À Paris, les sorties, en Tunisie, les plages et à Bruxelles…. l’activité bureaucratique.

L’épée de Damoclès qui nous menaçait s’est abattue sur nous malgré la présence policière et militaire dans nos rues depuis des mois.

Aujourd’hui, nous avons été touchés, mais les gens sortent, se parlent, marchent dans les rues. Je sens de l’hébétement, du choc, de la tristesse, de la colère. Mais aussi – et surtout – de la solidarité, de l’amitié, de l’amour, et même de la joie et des rires…

La grande absente de cette série d’émotions? La peur. Nous n’avons pas peur.

Alors, «oui, je vais bien». Mais je laisse cela entre guillemets, par décence pour les autres, où qu’ils soient, y compris ceux qui crèvent aux portes de notre forteresse.