En effet, dans l’enregistrement rendu public récemment, « Parizeau nomme trois types de diversité qui auraient trouvé ici de quoi s’épanouir durant les derniers siècles : diversité linguistique, diversité d’origines et diversité des «races». » Ce faisant, un tel discours, quoique beaucoup plus ouvert à l’Autre, ferait néanmoins la promotion d’un nationalisme fondé sur « l’idée d’une relation privilégiée entre une communauté imaginée selon des critères «raciaux», ethniques ou culturels et un territoire national conçu comme «le sien» ». Afin de combattre cette idée, l’auteur suggère qu’on cesse « de concevoir le territoire comme une «maison» dont le groupe majoritaire serait le «propriétaire». On cessera aussi de voir les «nouveaux arrivants» comme des «invités» bénéficiant de leur «hospitalité», à la fois gracieuse et révocable. On s’efforcera de se penser tous et toutes comme étant ici «chez soi», de discuter d’égal à égal et de s’attaquer aux rapports de pouvoir qui empêchent aujourd’hui de le faire réellement. »

Ma critique portera en deux points. D’abord je voudrais nuancer l’idéal humaniste qu’est celui de M. Deslauriers. Ce faisant, je serai porté par le fait même à nuancer la critique qu’il fait de l’idée d’un « chez-soi » défendue par les nationalistes.

D’abord je voudrais nuancer l’idéal humaniste qu’est celui de M. Deslauriers. Ce faisant, je serai porté par le fait même à nuancer la critique qu’il fait de l’idée d’un « chez-soi » défendue par les nationalistes.

Quelle étrange idée de vouloir nuancer un idéal aussi noble que l’idéal humaniste. Voici bien quelque chose d’universellement valable, que tous les humains, peu importe leur langue, leur origine, leur sexe ou leur religion devraient cohabiter dans la paix et l’harmonie. Je suis bien d’accord que nous devons viser un tel idéal. La question demeure : comment y arriverons-nous? Voici la source de tous les désaccords.

Pour les nationalistes, il va de soi que cette paix et cette harmonie passent par la reconnaissance et le respect réciproque entre les peuples. A contrario, toute domination coloniale se doit d’être dénoncée et combattue puisqu’une telle domination opère la négation sinon la subordination de ce peuple. Sa négation, c’est la Constitution de 1982. Sa subordination, c’est Lord Durham qui affirme que nous sommes un peuple sans histoire ni culture et qu’ainsi donc, il faut nous assimiler. C’est donc en vue de pouvoir réellement parler d’égal à égal entre peuples que le mouvement nationaliste s’est historiquement attaqué « aux rapports de pouvoir qui empêchent aujourd’hui de le faire » pour reprendre les mots de M. Deslauriers.

D’abord, les politiques publiques mises en place par les gouvernements à la suite des revendications nationalistes des soixante dernières années n’ont strictement rien à voir avec une quelconque conception ethnique ou raciale de la nation.

La différence entre la perspective nationaliste et celle de M. Deslauriers n’est donc pas de l’ordre des valeurs, mais porte précisément sur la compréhension que nous avons de nous-mêmes sur le plan historique et collectif. Or, cette compréhension, en ce qui a trait au Québec, elle est essentiellement linguistique. Deux éléments nous permettent de dire cela. D’abord, les politiques publiques mises en place par les gouvernements à la suite des revendications nationalistes des soixante dernières années n’ont strictement rien à voir avec une quelconque conception ethnique ou raciale de la nation. C’est bien plutôt une préoccupation constante pour la claire prédominance du français (tant dans l’immigration, que l’instruction publique, l’affichage commercial et la prestation de services gouvernementaux) qui oriente le gouvernement en matière de politiques publiques.

Ajoutons à cela un second élément qui concerne plus spécifiquement le mouvement souverainiste. Au fond, au nom de quoi ce mouvement s’active-t-il depuis 60 ans? De la reconnaissance du Québec comme nation francophone en Amérique du Nord, essentiellement. C’est d’ailleurs ce « Nous » dont il est question dans le discours de Monsieur Parizeau. C’est du Nous francophone, pas blanc, pas catholique, pas d’origine canadienne-française. Francophone. C’est parce que le français est une langue minoritaire en Amérique du Nord que la lutte d’émancipation nationale a historiquement fait sens. Or, vouloir assurer la survie de ce peuple francophone, c’est mettre fin au colonialisme canadien, d’où l’idée d’indépendance.

J’en viens donc à cette fameuse nuance. Considérer que « chacun est chez soi » au Québec, peu importe sa « race », sa religion, son ethnie, son origine, je suis d’accord. Mais, peu importe sa langue? Jusqu’à présent, parler français est la condition d’appartenance à la société québécoise. Si un individu ne peut, par lui-même, comprendre les débats à l’Assemblée Nationale ou encore y prendre part à titre de député, s’il est d’emblée exclu de la fonction publique parce qu’il ne parle pas français, s’il ne peut s’intégrer et se trouver un emploi en dehors de Montréal, en quoi appartient-t-il à cette communauté qu’est le Québec?

Considérer que « chacun est chez soi » au Québec, peu importe sa « race », sa religion, son ethnie, son origine, je suis d’accord. Mais, peu importe sa langue?

Cela voudrait-il dire qu’il nous faudrait abandonner les politiques publiques grâces auxquelles le français est encore aujourd’hui prédominant au Québec et ce, malgré le colonialisme canadien qui nous maintient dans un statut de subordination? Devrions-nous abandonner ces politiques sous prétexte que cela serait discriminatoire envers les gens qui arrivent ici (ou vivent ici depuis des siècles) et ne parlent pas français? Si c’est là l’idéal humaniste que nous propose M. Deslauriers, il faudrait nous expliquer en quoi il se distingue d’un projet d’assimilation culturelle, car je dois avouer que la nuance est difficile à saisir.

En somme, on peut bien considérer les deux discours de Parizeau comme racistes précisément à cause des termes qu’ils contenaient. Ceci dit, cela ne nous autorise pas à faire le saut logique qui consiste à affirmer que l’idée même d’un « Nous » soit illégitime, a fortiori s’il s’agit d’un « nous » fondé non pas sur des caractéristiques ethniques ou raciales, mais linguistiques. Ajoutons ici que ce Nous ne faisait de sens aux yeux de Parizeau qu’en tant que cela permettait à cette nation francophone de mettre fin à la domination coloniale que ce peuple continue de subir encore aujourd’hui. Ce faisant, elle pourrait tout simplement prendre la place qui lui revient de droit « à la table des nations ». N’est-ce pas là le véritable humanisme, le véritable internationalisme, qui a toutes ces années guidé la carrière de l’homme d’État que fut Jacques Parizeau? À entendre le reste du discours de M. Parizeau, c’est bien ce qu’il me semble.

Pier-Yves Champagne, étudiant à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal