Mes yeux grillaient comme des moustiques avides sur l’écran bleu de cette nuit blanche. Il était hors de question de sortir, impossible de me distraire en regardant une série, je ne trouvais qu’à aller et venir mécaniquement de Twitter à Facebook, cliquant frénétiquement sur la moindre loupiotte verte dans la colonne de Messenger à côté d’un nom familier. Me réjouissant de l’information la plus banale qui soit en temps normale : il/elle/eux étai(en)t en vie.

Je revivais à une échelle incommensurable la fusillade de Charlie Hebdo en début d’année. Car cette fois-ci, il n’y avait pas que les collègues journalistes et amis dessinateurs qui étaient exposés, mais n’importe quelle connaissance égarée dans ces quelques hectares de fête. Muet derrière mon petit écran, j’envoyais des conseils de bon sens : «jouez pas aux héros», que dire d’autre quand on n’est ni policier, ni médecin, pour éviter le pire?

Les flux me vomissaient à la gueule un fleuve fou d’informations pour la plupart invérifiables à distance sur ces événements incompréhensibles : des morts, des tirs, des bombes dispersées dans quatre endroits, en fait six ou même dix, ah non huit… et puis merde.

Un refrain est pourtant apparu dans ce brouhaha : une jeune femme s’était faite foutre à la porte d’un restaurant à côté du Bataclan et cherchait un abri. Une autre proposait à ceux perdus rue Oberkampf (en plein coeur du quartier ciblé) de donner son code pour se mettre à l’abri en message privé… ces prières lancées dans le torrent allaient sûrement s’échouer comme des tweets à la mer, au milieu de milliers de messages répliqués par d’autres zombies, tétanisés comme moi par leur impuissance digitale.

J’ai d’abord conseillé de géolocaliser les tweets, une idée de geek pas très facile à mettre en pratique quand on sillonne des rues incertaines avec son smartphone à la main. Puis, j’ai pensé à un hashtag : rajoutez #PorteOuverte si vous cherchez ou offrez un abri. L’affaire m’a pris une minute de réflexion et deux secondes de rédaction. Après envoi, je suis retourné à mon petit manège de vérification de l’état de santé de mes proches, n’imaginant pas une seconde que ces douze signes trouveraient un usage immédiat et une résonance utile à de vrais héros et de vraies victimes de ces événements.

Puis, j’ai pensé à un hashtag : rajoutez #PorteOuverte si vous cherchez ou offrez un abri. L’affaire m’a pris une minute de réflexion et deux secondes de rédaction.

Un mot balise, un mot valise, un mot bouée

Ce n’est qu’en revenant deux heures plus tard que j’ai réalisé que de nombreux naufragés s’étaient rattachés à ce mot balise, ce mot valise, ce mot bouée lancé au hasard. A la faveur d’une cartographie des tweets, j’ai vu s’afficher le chiffre astronomique de 200000 tweets le mentionnant à peine deux heures plus tard. 300000 autour de minuit vendredi. 700000 quand la nuit est tombée dimanche soir.

D’un simple mot, les bonnes volontés et les peurs se sont rencontrées, organisées. Elles préexistaient à ma modeste contribution mais ont pu se répondre grâce à un terrain commun, un hashtag. Car c’est une caractéristique essentielle de Twitter par rapport à d’autres réseaux sociaux : son système qui permet de connecter des tweets par des formules en rajoutant un dièse, permet de créer des réseaux de correspondances entre de parfaits inconnus. Le réseau Twitter ne se maille pas qu’autour des egos, mais aussi autour des mots.

Les jours qui ont suivi ont confirmé le phénomène : les fêtards qui voulaient manifester leur envie de se réapproprier la ville brandissaient #OccupyTerrasse, ceux qui s’inquiétaient que leurs concitoyens d’origine arabe ou de culture musulmane soient la cible de la haine proposaient #TravelWithMe… ces formules simples et synthétiques, parfois parodiques, parfois référentielles, organisaient les énergies et canalisaient dans un flux plus efficace des désirs d’action disparates.

Dans tous les cas, cependant, la volonté préexistait au signal «structuré». Le besoin d’agir était parfois si compulsif qu’il relevait du sketch. Telle que cette histoire entendue autour d’un verre de Beaujolais nouveau jeudi soir :
«Ma voisine m’appelle en catastrophe : «j’ai une grosse marmite de soupe sur le feu, tu peux aller éteindre?
-Bien sûr mais, pourquoi es-tu partie sans couper le gaz?
-J’ai entendu qu’il fallait donner son sang, j’ai claqué la porte sans réfléchir pour aller aider.»

Nous étions des dizaines de milliers ce soir-là à chercher à faire quelque chose, en demande de pouvoir agir pour les autres dans leur seul bénéfice. Une envie peut-être aussi de chasser la culpabilité de ne pas être dans leurs rangs.

Nous étions des dizaines de milliers ce soir-là à chercher à faire quelque chose, en demande de pouvoir agir pour les autres dans leur seul bénéfice. Une envie peut-être aussi de chasser la culpabilité de ne pas être dans leurs rangs.

Sauf qu’il n’y a pas qu’en situation de catastrophe ou de crise que ce genre de sentiment d’impuissance nous taraude dans nos navigations numériques. Dès le surlendemain des attentats, le Premier ministre Manuel Valls annonçait en direct sur RTL, une des premières radios de France, que les événements organisés par la société civile (et notamment les deux marches pour le climat) en marge des négociations climatiques de Paris étaient tout simplement annulés. Des #PortesFermées répondaient à #PortesOuvertes. Si les raisons de sécurité sont compréhensibles, il est difficile de ne pas y voir un écho maladroit à la fermeture des pré-négociations de Bonn aux représentants de la société civile, empêchant aux ONG et associations de connaître la teneur des débats.

Mais il serait absurde de se sentir aujourd’hui désarmés face au débat public : les Parisien-ne-s ont montré leur solidarité en ouvrant leurs portes, il paraît légitime de leur part de demander l’ouverture d’autres portes. Celles des accords commerciaux internationaux comme le traité de libre-échange transatlantique (TAFTA), celles des grands contrats de vente d’armes, celles des lois sécuritaires, etc.

Les milliers d’internautes qui se sont saisi de cette #PorteOuverte ont eu un élan civique qui peut devenir un élan démocratique par le même mécanisme. Une fois les #PortesFermees désignées, il ne reste plus qu’à trouver les «mots de passe» qui rallieront les citoyens et citoyennes concerné-e-s et porteront leurs questions et leurs demandes. Sans arme, ni diplôme, ni violence, par la seule force d’un mot.