Il y a deux semaines, le gouvernement n’avait pas les moyens d’absorber les frais accessoires que le ministre de la Santé et des Services sociaux Gaétan Barrette chiffrait à 50 millions $. Maintenant, il va emprunter 1,3 milliard $ pour financer le trou financier de la CSeries de Bombardier.

Le ministre de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations Jacques Daoust semblait rayonnant d’annoncer qu’il investirait autant de nos deniers publics. Évidemment, dans son ancien rôle de banquier à la Banque Laurentienne ou à la Banque Nationale, il n’aurait jamais posé un tel geste. Mais là, c’est différent : ce sont nos impôts qui servent de plat de bonbons. Et le ministre ne va pas se gêner pour ses amis de chez Bombardier. Moi, je trouve toujours intéressant de savoir qui est mêlé à ces vraies affaires.

Moi, je trouve toujours intéressant de savoir qui est mêlé à ces vraies affaires.

Les vraies affaires

Prenez, par exemple, Daniel Johnson, qui présidera la société en commandite dans laquelle le gouvernement du Québec investira 1,3 milliard $. Je me souviens de lui comme premier ministre du Québec, fonction qu’il a occupée pendant moins d’un an. Mais auparavant, il avait été président du Conseil du Trésor pendant plusieurs années. Je me souviens quand il disait que nous devions vivre selon nos moyens, et que, conséquemment, il réduirait les budgets de dépenses dans les programmes sociaux (hé oui, ce n’est pas d’hier!). Vous vous souvenez, vous aussi?

M. Johnson a quitté la vie politique en 1998, mais il n’a pas quitté le milieu politique, loin de là.
Le site « DROIT-INC » rapportait le 22 avril 2014, via QMI, que « M. Johnson, avocat-conseil chez McCarthy Tétrault à Montréal, préside bénévolement le comité de transition du gouvernement libéral majoritaire élu le 7 avril dernier. » Du même souffle, il faisait remarquer l’apparence de conflit d’intérêts puisque M. Johnson travaillait « en parallèle pour deux grandes entreprises qui ont l’intention d’obtenir des contrats publics. »
Il rappelait que M. Johnson est membre du conseil d’administration de Bombardier depuis 1999, et qu’il y possède près de 150 000 actions évaluées à plus d’un demi-million de dollars.

Mais le plus intéressant, dans l’article, est ce qui suit : « Or, selon des inscriptions au Registre des lobbyistes, plusieurs hauts gradés de Bombardier inc. entendent faire pression auprès des futurs ministres pour obtenir notamment des contrats pour le métro de Montréal, le réseau de train de banlieue et le programme d’avions CSeries. »

De la suite dans les idées

Tout l’article est instructif à plus d’un niveau sur les liens entre M. Johnson, le Parti libéral et le monde des affaires, des vraies affaires.

De même, il peut être bon de savoir que l’un des lobbyistes actuels de Bombardier est Raymond Bachand.

De même, il peut être bon de savoir que l’un des lobbyistes actuels de Bombardier est Raymond Bachand. Oui, oui, le même Raymond Bachand qui a été ministre des finances dans le gouvernement libéral de Jean Charest, et qui a réduit les dépenses de nos programmes sociaux (santé, éducation, etc.). La Presse du 17 novembre 2014 rapportait que « selon l’inscription au registre, Raymond Bachand fera ses représentations au nom de Bombardier auprès du cabinet du premier ministre Philippe Couillard, du ministre des Finances Carlos Leitao et celui de l’Économie Jacques Daoust. »

Quand on dit que la réalité dépasse la fiction

Les médias ont même expliqué que Bombardier allait probablement faire aussi appel au nouveau gouvernement fédéral. Parce qu’il y a aussi des lobbyistes au fédéral. Même que La Presse du 30 octobre titrait « Transition à Ottawa : les lobbyistes s’activent ». On y apprenait qu’il y avait 8500 lobbyistes inscrits pour l’année 2014-2015. Nous pouvons être assurés qu’il y en a au moins un pour Bombardier.
À Québec, une infolettre (printemps 2013) du Commissaire au lobbyisme nous apprenait que le nombre de lobbyistes atteignait de nouveaux sommets à 3654. Parions que depuis l’élection du 7 avril et l’arrivée du gouvernement Couillard, ce nombre pète des scores!

Que conclure de tout cela?

En ces jours où des centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs du secteur public sont en grèves tournantes, et pendant une grève de deux jours de débrayage des organismes communautaires pour faire reconnaître par le gouvernement leur pertinence et leur nécessité, j’avoue que l’histoire de Bombardier m’a amené à une profonde réflexion.

Et je me suis dit : peut-être que, finalement, c’est le ministre Fournier qui a raison avec son projet de loi 56.
Peut-être que les syndicats et les groupes communautaires auraient plus de chance d’obtenir gain de cause s’ils étaient considérés comme des lobbyistes, qu’ils étaient enregistrés et agissaient comme tels.
Imaginez : si le gouvernement est prêt à mettre 1,3 G$ suite à un lobby pour 1 500 emplois directs, combien de milliards serait-il prêt à dépenser pour un vrai lobby de l’aide sociale qui représente directement 215 000 personnes?