Amélie* amorce sa maîtrise la
première fois que les demandes de son directeur de mémoire sont inappropriées. Malgré les nombreux refus d’Amélie, la
situation s’envenime en raison de l’insistance de son mentor. Impuissante et de
plus en plus anxieuse, la jeune femme décide, après plusieurs mois, d’approcher le Bureau d’intervention en matière
de harcèlement (BIMH) de son université pour obtenir de l’aide. Loin
d’améliorer sa situation, son passage dans ses locaux renforce plutôt son
sentiment d’incompréhension et de malaise. «Dès le début, je n’étais pas
certaine de vouloir consulter ce service, car il mise sur la “résolution de
conflits”, explique-t-elle. Une fois sur place, j’ai eu l’impression
d’avoir à justifier la situation, à prouver ce qui s’était passé. Je sentais
même que la directrice du BIMH, Pascale Poudrette, cherchait à minimiser ce que
j’avais vécu. On m’a même dit que je n’avais qu’à attendre
l’obtention de mon diplôme pour que ça cesse!» Dépassée, l’étudiante décide finalement de jeter l’éponge et de ne
pas porter plainte.

Des cas comme celui d’Amélie, les
membres du Groupe de réflexion étudiante en harcèlement (GRÉH) de
l’Université de Montréal en ont déjà entendus plusieurs. D’abord chacun de leur
côté, puis ensemble, lorsqu’ils ont décidé de se réunir pour travailler à la mise en place d’un centre
d’écoute et de soutien pour les étudiants et étudiantes victimes de harcèlement.
«C’est important pour nous d’offrir de l’aide par les pairs, explique
Jean-Philippe Guay-Glaude, l’un des membres du petit comité. Pour que les
étudiants sentent qu’ils peuvent se confier et qu’ils sont accompagnés
lorsqu’ils décident d’entreprendre leur processus de dénonciation.»

Le Collectif des étudiantes contre le
sexisme en études littéraires (CECSEL)
s’est présenté avec les mêmes visées lors du colloque «Sexe, Amour et Pouvoir»
qui s’est tenu à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en novembre dernier.
Encore une fois, l’idée d’offrir une oreille attentive et un support continu
pour ceux et celles qui souhaitent porter plainte est au cœur de la démarche du
groupe estudiantin.

«Que les étudiants et étudiantes s’organisent
afin de créer des réseaux d’entraide est louable, concède la professeure
d’études littéraires à l’UQAM et co-organisatrice du colloque “Sexe, Amour et
Pouvoir”, Martine Delvaux. Mais ça révèle un problème sous-jacent important, [à savoir] que les services offerts
sont insuffisants, que les universités ne prennent pas nécessairement leurs
responsabilités [vis-à-vis] leurs étudiants.»

Idem pour les cas de
dénonciations anonymes de l’automne dernier. «Il faut comprendre que ce qu’on a
vu en novembre, c’est un peu comme un cri du cœur, ajoute la professeure. C’est
fait en dernier recours lorsque la confiance est brisée. Ces survivantes ont
déjà essayé d’utiliser les ressources officielles, sans succès.» Et bien
qu’elle refuse de cautionner ce genre d’actions, Martine Delvaux les voit tout de
même comme un symptôme criant de l’incapacité des institutions à régler les problèmes d’abus.

À chaque université, sa politique

À l’UQAM, la Politique contre le
harcèlement (Politique 16) est en voie d’être réformée. Depuis le mois d’août
dernier, un comité mixte l’étudie afin «de recommander à l’Université […] les mesures concrètes à poser pour empêcher
[les situations abusives]», explique la directrice des relations de presse,
Jennifer-Jeanny Desrochers.

Les évènements hautement
médiatisés de cet automne ont d’ailleurs contribué à accélérer
le processus. Depuis janvier, tous les étudiants sont informés de l’existence de la Politique 16 via leurs plans
de cours. Une intervenante en relation d’aide a également été nommée au début
du mois afin «d’accueillir, de soutenir et d’accompagner les personnes qui
vivent de [telles] situations».

Pour la professeure Martine
Delvaux, qui siège au Comité institutionnel contre le harcèlement sexuel, il
est impératif que les universités se dotent de processus d’enquête et
d’intervention distincts selon les cas de harcèlement qui se présentent à
elles. Ainsi, que la situation implique deux professeurs ou un professeur et un
étudiant
ou une étudiante, la manière de
procéder doit différer. «C’est une question qu’il faut commencer à se poser
sérieusement, insiste-t-elle. Les relations entre professeur et étudiant sont
très complexes, car les rôles sont souvent démultipliés. [C’est-à-dire que pour
un même étudiant], un professeur peut jouer le rôle d’enseignant, d’employeur, d’éditeur, etc.»

Or, dans les deux universités francophones de
la métropole, les cas de harcèlement
sont présentement traités selon les mêmes balises, peu importe les parties en
cause. À titre d’exemple, le Bureau des droits et des obligations de
l’Université Concordia, qui s’assure du respect de la «Politique
contre le harcèlement sexuel, psychologique et autre», a recours à différents processus d’intervention selon le
statut de la victime. «Notre philosophie est la même, peu importe le type de
plainte, explique la directrice du Bureau, Louise J. Schiller. Par contre, la
démarche varie en fonction du rapport entre les deux individus en cause.»

Du côté de l’Université de Montréal, très peu de
changements ont été apportés au courant des dernières
années, et ce, malgré les multiples demandes de révision de la Politique de la
part de la directrice du BIMH. Déjà en 2009, cette dernière soulignait dans son
rapport annuel les lacunes de son service depuis sa création. Processus
d’enquête imprécis, iniquité du traitement et manque d’empathie du processus de
gestion des plaintes ne sont là que quelques-uns des problèmes qu’elle soulignera à nouveau dans ses rapports
subséquents. Le BIMH et l’administration de l’Université de Montréal ont
cependant refusé les demandes d’entrevues de Ricochet, faisant valoir que leur position avait déjà été rendue publique
plus tôt, cet automne.

«Il est clair que la lourdeur de
la machine n’incite pas à la dénonciation, [les institutions universitaires]
doivent prendre leurs responsabilités, souligne Martine Delvaux. Après, on ne
peut qu’espérer que ces changements rétablissent le lien de confiance entre
[elles] et les survivantes.»

  • Nom fictif pour préserver
    l’anonymat du témoignage